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vendredi 28 octobre 2011

Jacques Sapir descend l'accord pour sauver l'euro : "le pire accord possible"

Extraits d'un article de Jacques Sapir sur marianne2.fr



L'accord réalisé cette nuit ne fera que prolonger l'agonie de l'Euro car il ne règle aucun des problèmes structurels qui ont conduit à la crise de la dette. Mais, en plus, il compromet très sérieusement l'indépendance économique de l'Europe et son futur à moyen terme. C'est en fait le pire accord envisageable, et un échec eût été en fin de compte préférable.
Nos gouvernements ont sacrifié la croissance et l'indépendance de l'Europe sur l'autel d'un fétiche désigné Euro.

 (...)

3. La recapitalisation des banques est estimée à 110 milliards. (...) Il faudra en réalité 200 milliards au bas mot, et sans doute plus (260 milliards semblent un chiffre crédible). Tout ceci va provoquer une contraction des crédits (« credit crunch ») importante en Europe et contribuer à nous plonger en récession. Mais, en sus,  
ceci imposera une nouvelle contribution aux budgets des États, qui aura pour effet de faire perdre à la France son AAA !



4. L'appel aux émergents (Chine, Brésil, Russie) pour qu'ils contribuent via des fonds spéciaux (les Special Vehicles) est une idée très dangereuse car elle va enlever toute marge de manoeuvre vis à vis de la Chine et secondairement du Brésil. On conçoit que 

ces pays aient un intérêt à un Euro fort (1,40 USD et plus) mais pas les Européens. 

(...)


 
5. L'engagement de Berlusconi à remettre de l'ordre en Italie est de pure forme compte tenu des désaccords dans son gouvernement. Sans croissance (et elle ne peut avoir lieu avec le plan d'austérité voté par le même Berlusconi) la dette italienne va continuer à croître.
 

6. La demande faite à l'Espagne de « résoudre » son problème de chômage est une sinistre plaisanterie dans le contexte des plans d'austérité qui ont été exigés de ce pays.



7. L'implication du FMI est accrue, ce qui veut dire que l'oeil de Washington nous surveillera un peu plus... L'Europe abdique ici son « indépendance ».


Les piètres conclusions que l'on peut en tirer...
- Les marchés, après une euphorie passagère (car on est passé très près de l'échec total) vont comprendre que ce plan ne résout rien. La spéculation va donc reprendre dès la semaine prochaine dès que les marchés auront pris la mesure de la distance entre ce qui est proposé dans l'accord et ce qui serait nécessaire.
- Les pays européens se sont mis sous la houlette de l'Allemagne et la probable tutelle de la Chine. C'est une double catastrophe qui signe en définitive l'arrêt de mort de l'Euro. En fermant la porte à la seule solution qui restait encore et qui était une monétisation globale de la dette (soit directement par la BCE soit par le couple BCE-FESF), la zone Euro se condamne à terme. En recherchant un « appui » auprès de la Chine, elle s'interdit par avance toute mesure protectionniste (même Cohn-Bendit l'a remarqué....) et devient un « marché » et de moins en moins une zone de production. Ceci signe l'arrêt de mort de toute mesure visant à endiguer le flot de désindustrialisation.
- Cet accord met fin à l'illusion que l'Euro constituait de quelque manière que ce soit une affirmation de l'indépendance de l'Europe et une protection de cette dernière.
 
Les conséquences de cet accord partiel seront très négatives. Pour un répit de quelques mois, sans doute pas plus de six mois, on condamne les pays à de nouvelles vagues d'austérité ce qui, combiné avec le « credit crunch » qui se produira au début de 2012, plongera la zone Euro dans une forte récession et peut-être une dépression. Les effets seront sensibles dès le premier trimestre de 2012, et ils obligeront le gouvernement français à sur-enchérir dans l'austérité, provoquant une montée du chômage importante. Le coût pour les Français de cet accord ne cessera de monter. 


Politiquement, on voit guère ce que Nicolas Sarkozy pourrait gagner en crédibilité d'un accord où il est passé sous les fourches caudines de l'Allemagne en attendant celles de la Chine. Ce thème sera exploité, soyons-en sûrs, par Marine Le Pen avec une redoutable efficacité. Il importe de ne pas lui laisser l'exclusivité de ce combat.



La seule solution, désormais, réside dans une sortie de l'euro, qu'elle soit négociée ou non.

jeudi 14 juillet 2011

Immense gabegie des fonds européens : la Roumanie incapable de les "absorber "

Voici un exemple de l'utilisation des fonds européens (c'est à dire des pays les plus importants de l'UE, Allemagne et France en tête) : une immense gabegie. Les technocrates de Bruxelles pensent développer des pays en les arrosant d'euros depuis des hélicoptères...

Quand on sait que les immenses transferts de l'ex-RFA en direction de l'ex-RDA suite à la réunification allemande n'ont pas donné de résultats très concluants et quand on voit le caractère éphémère de la croissance espagnole, irlandaise et grecque force est de constater que la méthode européiste est un véritable échec et un immense gaspillage de l'argent des français.

"La Roumanie serait incapable de tirer parti des milliards d'euros de financements européens qui lui sont alloués pour développer son économie et seuls 3,4 % de cet argent sont réellement dépensés, selon un groupe de réflexion. Un reportage d'EurActiv Roumanie.
« La situation en Roumanie est alarmante », a annoncé Violeta Alexandru, directrice de l'Institute for Public Policies (IPP), un groupe de réflexion qui a présenté un rapport le 12 juillet.
(...)
Le rapport critique surtout le « manque de transparence » de l'administration roumaine dans sa gestion des fonds structurels.
Bucarest n'a absorbé que 3,4 % des 20 milliards d'euros de financement européen alloués pour 2007-2013
 (...)
les problèmes du pays tirent leur origine de la corruption, d'une piètre législation, d'une gestion et d'un contrôle inefficaces, de la bureaucratie et de conflits d'intérêts.
(...)"


Remarque de François Asselineau : "Le problème "d'absorption" de ces fonds par la Roumanie tient au fait que des sommes considérables versées par Bruxelles ont en réalité terminé dans les poches des mafias locales, particulièrement actives en Roumanie et en Bulgarie.

Devant l'accumulation des scandales et des détournements de fonds, les services européens ont multiplié les conditionnalités d'octroi de fonds et la surveillance de leur utilisation. Du coup, les Roumains n'arrivent plus à les utiliser car une partie importante de leur économie reposait justement sur ces opérations maffieuses...".

jeudi 7 juillet 2011

Bruxelle sanctionne le Royaume Uni pour ne pas avoir fait flotté le drapeau de l'Union européenne.


(...)
"Bruxelles a  imposé près de 500 000£ de pénalités financières à des conseils, musés, universités, agences de voyage et sociétés. Chacun ont violé la règle exigeant d'afficher les symboles de l'UE en échange des fonds accordés.(...)
Eric Pickles critique : "cela défie le bon sens que l'UE puisse sanctionner des personnes publiques avec de lourdes amendes pour simplement ne pas avoir fait flotté son drapeau"
(...)"C'est un bon exemple de dérive bureaucratique."

Source : http://www.dailymail.co.uk/

samedi 4 juin 2011

Europe : l'incroyable gabegie

Extraits d'un article de Valeurs Actuelles.

"Ce sont 60 pages au vitriol que publie, la semaine prochaine, l’association Contribuables associés. Titre de ces “Dossiers du contribuable” n° 2, dirigés par Laurent Artur du Plessis : « L’Europe dilapide notre argent ! 

PARLEMENT BUDGÉTIVORE
Le budget du Parlement européen représente près de 1 % du budget de l’Union européenne, mais 20 % des dépenses administratives des institutions européennes. Budget 2011 : 1,686 milliard d’euros (…)
COÛTEUSE BILOCALISATION
(…) la double localisation du Parlement (Strasbourg et Bruxelles) coûte 180 millions d’euros par an aux contribuables européens (…)
SALAIRES ROYAUX
Un quart des fonctionnaires de la Commission européenne gagnent plus de 10 000 euros par mois, 214 gagnant entre 15 000 et 18 000 euros, soit autant qu’Angela Merkel, le chancelier allemand. (…) 17 anciens commissaires européens touchent encore des indemnités d’au moins 96 000 euros par an, bien qu’ils aient depuis longtemps un emploi de lobbyiste ou en politique.
TRÈS CHÈRE PRÉSIDENCE
La France a présidé le Conseil de l’Union européenne du 1er juillet au 31 décembre 2008. Cette présidence française a coûté 175 millions d’euros aux contribuables (…)
LIMOUSINES EN OR
Le Parlement européen a passé un contrat de 5,25 millions d’euros (sur quatre ans) avec la société française Biribin Limousines pour véhiculer les députés européens dans Strasbourg. (…)
RUINEUSE COMMUNICATION
Selon un “projet de rapport” de la commission du contrôle budgétaire du Parlement du 3 février 2011, la direction générale de la communication au Parlement européen comptait 722 postes au 31 décembre 2009 pour un coût de 80,9 millions d’euros. (…)
TÉLÉ MAGOT
Europarl TV, la chaîne du Parlement européen qui émet sur Internet depuis septembre 2008, coûte 9 millions d’euros par an mais ne compte que 900 téléspectateurs en moyenne par jour (…)
(…) "

vendredi 29 octobre 2010

Bientôt une Europe complètement "otanasiée" ?

Joao Marques de Almeida, conseiller du président de la Commission européenne José Manuel Barroso, a déclaré vendredi que  
la meilleure solution pour le renforcement des relations entre l'Union européenne et les Etats-Unis serait l'adhésion de l'UE à l'OTAN.

Marques de Almeida a fait cette remarque au cours d'un séminaire organisé par l'Institut national de la Défense à Lisbonne. Avant de devenir conseiller de M. Barroso, il était président de l'Institution portugaise, un organisme de réflexion gouvernemental sur la politique stratégique et de défense.


Source :

mardi 26 octobre 2010

Mise sous tutelle des budgets : faut-il fermer le palais Bourbon ?

Le principe du "semestre européen" vient d'être adopté. Quelle légitimité possèdent donc les fonctionnaires de la Commission, élus par personne, pour valider ainsi les budgets nationaux ? 

Un recul considérable de la démocratie passe inaperçu...

 ...c'est ce qu'auraient dû annoncer les gazettes la semaine dernière. Un site boursier nous rappelle en effet que le principe du "semestre européen" vient d'être adopté.

Il s'agit de donner la primeur du cadrage des budgets nationaux à la technocratie bruxelloise, qui pourra valider le budget français avant examen par le Parlement français : "
Les ministres des Finances de l'Union européenne ont donné mardi leur accord pour que leurs projets de budgets nationaux soient examinés au niveau européen au printemps de chaque année à partir de 2011, avant qu'ils ne soient adoptés par leurs Parlements."

On peut se poser la question de savoir si les Parlements nationaux conservent leur utilité. Une fois qu'un projet de budget aura reçu l'aval de Bruxelles,  l'ardeur modificatrice des pauvres députés de la région France sera bien refroidie.

Il faut faire confiance aux fonctionnaires européens pour passer les budgets à la paille de fer. Comme l'écrit Boursorama : "La création du semestre européen entre dans le cadre des efforts en cours des pays européens pour durcir leur discipline budgétaire commune, afin de tirer les leçons de la crise de la dette en Grèce qui a fragilisé les fondements mêmes de la zone euro au printemps."
 L'intention est donc clairement coercitive.

Quelle qualité possèdent les fonctionnaires de la Commission, élus par personne, pour valider ainsi les budgets nationaux ?

Ils sont bien payés.
La grille salariale publiée (en anglais) par Bruxelles, montre ainsi que bien peu de salaires sont inférieurs à 6000 € nets mensuels. Dans une ville où le coût de la vie est nettement inférieur à celui de Paris, sans impôt - puisque nos braves fonctionnaires ne sont que très marginalement imposés - cela offre un certain recul en effet. Et tout en haut de la grille, n'importe quel directeur général dépasse ainsi certainement en pouvoir d'achat le salaire de notre pauvre M. Sarkozy (certes, seul M. Sarkozy bénéficie de Carla et d'un Airbus de fonction. Ce sera sans doute pour plus tard).

Ce détachement matériel permettra donc à nos valeureux fonctionnaires européens, nul n'en doute, de viser sans faillir lorsqu'il faudra trancher dans les avantages sociaux des boeufs restés nationaux.

Et cela ne les empêchera pas d'en demander toujours plus pour eux-mêmes, comme Lady Ashton, chef de notre diplomatie, réclamant déjà 80 postes supplémentaires pour son service extérieur.

Votre journal habituel ne vous a pas parlé de cette infâmie ainsi mise en place ?

Non. Le viol de la démocratie n'émeut plus personne, à part quelques ruminants. Nul doute qu'à propos de ce cadrage budgétaire européen, la bonne presse vous aura enfumé, emboîtant le pas d'un Commissaire européen : "Il s'agit d'une amélioration majeure de notre architecture de gouvernance européenne", s'est félicité le commissaire européen aux Affaires économiques, Olli Rehn."

Il faudra, pour le lecteur honnête et désireux de conserver un nom exact aux choses, s'habituer à traduire "gouvernance européenne" par "dictature bureaucratique".

Jusqu'au jour où des "tea parties" nationales viendront rappeler aux gouvernants qui auront poussé le bouchon un peu loin, d'où procèdent, en réalité, les pouvoirs publics.
Du public.


Edgar

Source :
La lettre volée.

L'observatoire de l'Europe.

 

 

dimanche 17 octobre 2010

L’UE et les réseaux politiques et financiers de Jean Monnet (1ère partie)

Comment un banquier de Wallstreet a privé les pays européens de leur souveraineté

 

L’UE d’aujourd’hui a une double histoire. L’une visible, qui se trouve dans la majeure partie des manuels d’histoire, et l’autre, invisible, dont personne ne devrait apprendre l’existence mais qui a commencé bien longtemps avant celle que nous connaissons tous. Jean Monnet a été la charnière entre ces deux versions de l’histoire.

Dans les pays germanophones, c’est grâce à l’ouvrage d’Andreas Bracher, «Europa im amerikanischen Weltsystem. Bruchstücke zu einer ungeschriebenen Geschichte des 20. Jahrunderts» [L’Europe dans le système mondial américain. Morceaux d’une histoire inédite du XXe siècle.] (en allemand, 2001, ISBN 3-907564-50-2) qu’on a pu mettre en question la biographie officielle du soi-disant sacro-saint «père fondateur de l’Europe». Andreas Bracher a posé des questions qui font apparaître sous une autre lumière l’histoire de la construction d’un organisme supranational à la suite de la Seconde Guerre mondiale: ce n’est plus le projet d’une coopération des peuples européens pour assurer la paix, mais le projet d’une hégémonie anglo-américaine avec Jean Monnet comme «inventeur et guide d’institutions pour une coopération supranationale et comme centre d’influences anglo-saxonnes sur le continent.» Car, selon Bracher, l’Europe supranationale de l’après-guerre reposait sur «des initiatives qui souvent étaient financées par de l’argent venant des USA notamment des services secrets de la CIA.» Monnet était «l’outil d’une politique de longue haleine dont un but est apparemment l’état unitaire européen.»
Des travaux de recherches des dernières décennies à l’écart de la pensée unique comme ceux de Carroll Quigley («Katastrophe und Hoffnung. Eine Geschichte der Welt in unserer Zeit» [Tragédie et espérance. Une histoire du monde dans notre temps] en allemand, 2007, ISBN 3-907564-42-1) ou d’Antony Sutton («Wallstreet und der Aufstieg Hitlers» [Wallstreet et l’ascension d’Hitler], en allemand, 2008, ISBN 978-3-907564-69-1) ont montré comment le bloc anglo-américain et ses élites financières ont préparé pendant la première moitié du XXe siècle deux guerres mondiales. Cela correspondait à la réflexion géostratégique des élites diri­geantes anglo-américaines, vieille de plus d’un siècle, d’empêcher coûte que coûte une coopération politique et économique – avec un éventuel noyau formé par l’Allemagne et la Russie – car certains cercles américains et britanniques considéraient une telle coopération comme une menace contre leur position d’hégémonie mondiale.
De toute évidence, ce courant a été maintenu à la suite de la Seconde Guerre mondiale et se retrouve aussi dans les réflexions géostratégiques de Zbigniew Brzezinski
 ancien conseiller à la sécurité du gouvernement américain, que celui-ci a formulé ouvertement en 1997 dans son ouvrage «Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde.», Hachette 2000, ISBN 978-2-012789-44-9.
A la question qui porte sur le but du projet anglo-américain d’après-guerre pour une Europe unie avec Monnet comme promoteur, Andreas Bracher a apporté une pre­mi­ère réponse: «Le scénario de ces années-là sug­gère qu’un groupe d’hommes a fait avancer la guerre froide pour l’utiliser comme arrière-fond à d’autres projets. De l’exagération du danger soviétique est issue cette situation politico-psychologique dans laquelle les Européens se trouvèrent prêts à se rassembler sous le bouclier des USA pour assurer ainsi l’attachement à l’Ouest de l’Allemagne. Dans ses ‹Mémoires›, Monnet lui-même caractérisa la situation de la façon suivante: ‹Les hommes n’acceptent le changement que sous l’empire de la nécessité.›»
Eu égard à ce rôle de Jean Monnet, il vaut la peine de tenter de répondre à la question: «Qui était Jean Monnet?» La biographie de 1000 pages qu’Eric Roussel a présentée, fournit beaucoup d’informations et nous y obtenons aussi des informations impor­tantes sur les personnes avec lesquelles Jean Monnet coopérait étroitement. («Jean Monnet, 1888 –1979», Fayard 1996, ISBN 978-2-213-03153-8).

Jean Monnet et l’UE actuelle

L’UE actuelle est une construction supra­nationale. Les Etats membres ont aban­donné une grande partie de leurs droits de souveraineté. Ce fut Jean Monnet qui fit d’une mani­ère décisive avancer la construction des institutions supranationales. Elles furent implantées par le haut dans le but que les différents Etats et leurs citoyens s’adaptent et se soumettent à ces directives.1 Pour Monnet des institutions installées par le haut étaient plus importantes que celles réalisées par les citoyens eux-mêmes.
Le Traité de Lisbonne, entré en vigueur en novembre 2009, entraîne pour les différents Etats européens une renonciation supplémentaire de souveraineté et de droit au profit d’une domination des institutions de l’UE sans liens avec les peuples. La souveraineté et l’Etat de droit, et avec cela l’autodétermination de la nation constituée comme elle est définie depuis la Révolution française, furent réduites pas à pas, un procédé qui s’étend à toute l’histoire de l’UE.
Durant toute sa vie Monnet exprima que l’existence des Etats-nations était inutile, voire dangereuse pour le maintien de la paix. Par conséquent on devait les supprimer. Les «Etats unis d’Europe» les remplaceraient, et ce serait à eux que les Etats-nations céderaient des droits de souveraineté importants.
Mais Monnet alla encore plus loin. En théorie et en pratique, les représentants élus par le peuple le gênaient. A quelque moment que ce soit, il manœuvrait à côté d’eux et en plus des représentations élues et établies, il créa des «comités» privés, qu’il pourvoyait de personnes de sa confiance qui provenaient de tous les domaines de la vie publique.
Dans le sens de Monnet ces comités servaient à organiser l’Europe et également à intégrer des avis potentiellement contraires. Le Comité pour les Etats unis de l’Europe2 y jouait un rôle particulier. Outre cela, il y avait des commissions qui avaient pour tâche de transformer les différents Etats de l’intérieur. En 1945/46, des régions entières de France ont été transformées d’après le modèle américain, p.ex. par le projet géant «Bas-Rhône-Languedoc».3 On y reconnaît la «régionalisation» de l’Europe, mise en pratique par l’UE actuelle et également dirigée contre les Etats-nations, et qui, sans égard pour les structures naturelles, se fait d’après des critères purement économiques. Les recherches de Pierre Hillard4 montrent, qu’aujourd’hui toute l’Europe est recouverte et pénétrée par des organisations, des regroupements et des associations en vue de faire éclater de l’intérieur les Etats-nations.
Pour permettre ce développement, Monnet se procura à plusieurs reprises de l’argent provenant de l’espace anglo-américain. Cela fut rendu possible grâce à ses relations avec des amis intimes appartenant aux cercles de la haute finance et de la politique – des relations qu’il avait déjà commencé à nouer avant le début de la Seconde Guerre mondiale.

Monnet, les élites financières et la politique d’hégémonie à l’époque des guerres mondiales

Longtemps avant qu’on parle officiellement de l’«Europe unie», Jean Monnet s’affairait déjà sur la scène internationale du com­merce. Né en 1888 comme fils d’un négociant en cognac, il quitta l’école à seize ans pour aller à Londres dans une famille de négociants, partenaires de son père, pour y apprendre la vie et le fonctionnement de la City.5 Deux ans plus tard, il fut envoyé au Canada où il lia de premiers contacts qui dureront toute sa vie. Il y conclura des contrats importants pour l’entreprise familiale, en particulier avec la Hudson’s Bay Company qui possédait le privilège de vendre de l’eau-de-vie aux trappeurs lesquels, de leur côté, la revendaient aux Indiens. Parmi les administrateurs de cette compagnie il fit la connaissance d’hommes qui, plus tard, allaient influencer «le destin du monde».6
Jean Monnet resta donc aux Etats-Unis jusqu’à l’éclatement de la Première Guerre mondiale. Il continua à y nouer des relations d’affaires qui dureront toute sa vie. De fréquents voyages le menèrent en Angleterre, en Scandinavie, en Russie et en Egypte. En juillet 1914, lorsque la guerre éclata, il rentra en France. Le jeune homme de 26 ans ne fut cependant pas mobilisé. Pour «se rendre utile» il alla voir le Président du Conseil, René Viviani, replié à Bordeaux à ce moment-là. Ce fut l’avocat de son père qui établit le contact.7 Monnet présenta à Viviani l’offre de la Hudson’s Bay Company d’accorder un prêt de 100 millions de francs-or en faveur de la Banque de France pour que la France pût acheter du matériel de guerre aux USA. L’affaire fut conclue. La Hudson’s Bay Company accorda, outre ses crédits, aussi l’appui de sa flotte commerciale.
Après avoir mené à terme l’affaire franco-américaine, Monnet se rendit à Londres pour y mettre en route une affaire semblable, cette fois-ci entre la France, l’Angleterre et les Etats-Unis. Lors de ces négociations, il fit la connaissance d’hommes politiques et d’affaires influents.8
Mais Monnet ne se contenta pas d’affaires purement commerciales. Il lia les affaires à la politique en s’investissant dans la fondation du Comité interallié pour les transports maritimes. Après la fondation de ce comité en 1918, deux millions de soldats américains furent amenés en Europe par voie maritime.
Du côté français, Monnet coopéra étroitement avec Etienne Clémentel qui dirigeait un véritable «superministère». Clémentel eut l’idée d’un contrôle interallié permanent des matières premières par-delà les temps de guerre. Cette idée sera réalisée plus tard par Monnet sous forme de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier.
Fidèle à sa devise que «les hommes n’acceptent le changement que sous l’empire de la nécessité»8a – dans le cas présent l’empire de l’économie de guerre – Monnet effectua un pas décisif vers la réalisation du «projet de sa vie»: les frontières des Etats-nations furent transgressées, la déconstruction des Etats souverains commença. Les banques et les sociétés commerciales pouvaient dès lors poursuivre leurs affaires sans se soucier des barrières nationales – et cela avec le soutien des politiciens.
En raison de ses relations étroites avec des politiciens et hommes d’affaires anglais, avec les milieux d’affaires et financiers américains et des hommes politiques français influents, Monnet fut nommé secrétaire général adjoint de la Société des Nations (SDN), nouvellement fondée. Le réseau de ses relations comprenait tous ceux qui allaient être responsables de la construction du monde d’après guerre.
Monnet utilisa l’institution de la SDN pour «la mise en réseau» de décideurs au niveau international. Il y collabora avec les plus importants fonctionnaires internationaux et élargit son réseau par de nouvelles connaissances dans le monde de la politique. L’élargissement de ce réseau paraît avoir été l’activité principale de Monnet car il ne participa qu’à la moitié des réunions de la SDN et travailla sur beaucoup moins de dossiers que les autres fonctionnaires.9
A la SDN, le plus important pour lui fut de sauvegarder les structures construites pendant la guerre entre les Nations parce qu’elles étaient une condition préalable importante au libre-échange international. L’autre con­quête importante des expériences de guerre, la co­opération entre politique et milieux d’af­faires, restait à élargir, en particulier dans les do­maines des transports et du crédit.10
En 1922, Monnet quitta la SDN pour renforcer son action au sein du monde des finances. Il devint vice-président de la puissante banque d’investissement américaine Blair & Co, effectua des opérations financières d’une ampleur importante et élargit son cercle de relations aux Etats-Unis auprès de personnages très influents.11 En outre, il fonda aux USA la banque Monnet, Murnane & Co.12 Ainsi il se trouva au centre de la haute finance internationale et participa à la formation de puissants syndicats financiers anglo-américains. Comme vice-président de la banque Blair & Monnet Inc. avec siège à Paris, Monnet joua un rôle décisif dans la stabilisation de la monnaie française en 1926. Ayant la confiance du président du Federal Reserve Board (FED),13 il prit officiellement le rôle d’intermédiaire entre la France et les USA. Quand il fut question du règlement des dettes de guerre françaises et des relations financières bilatérales, il se fit le porte-parole du point de vue américain: la Banque de France devait conclure des contrats avec la FED et d’autres banques d’émission. Ainsi l’indépendance, si chère à la France d’antan, fut abandonnée au profit d’un rattachement étroit aux Etats-Unis. En plus, Monnet participa à la fondation de la Bancamerica Blair et de la Banque des règlements internationaux (BRI) avec siège à Bâle (où il réussit à imposer le candidat de choix américain à la présidence).
Quand, en 1936, la Wehrmacht allemande occupa la Rhénanie en violation du Traité de Versailles, Jean Monnet fit aux Etats-Unis la connaissance de l’ancien chancelier de la République de Weimar, Brüning, qui lui assura que les chefs de la Wehrmacht allaient suivre Hitler aveuglément en cas de guerre si les démocraties occidentales n’intervenaient pas sur-le-champ. Mais Monnet n’entreprit rien contre l’éclatement de la guerre. Au con­traire: connaissant bien William Bullitt, l’ambassadeur américain à Paris et conseiller intime du président Roosevelt, il réussit à persuader le gouvernement américain de construire des avions militaires pour la France. Après avoir surmonté l’obstacle de la loi de neutralité, le marché fut conclu et apporta un coup de relance important à l’économie américaine.    •

1    Dans une lettre adressée à Dean Acheson (secrétaire d’Etat au ministère des finances de Roosevelt, secrétaire d’Etat adjoint de 1945-1949, secrétaire d’Etat de 1949-1953) Monnet écrit le 23/11/62: «Dans la mesure où les intérêts sont de plus en plus unifiés, les vues politiques doivent être de plus en plus communes. […] Je pense que si nous voulons unir les hommes, nous devons unir les intérêts d’abord et pour cela il est nécessaire que les hommes acceptent d’agir selon les mêmes règles, d’être administrés par les mêmes institutions. Je sais que cela peut sembler un long processus, mais un changement dans l’attitude des hommes est nécessairement un processus lent.» Dean Acheson Papers, Box 28, Folder 288. Yale University Library, New Haven/Connecticut, cité d’après E. Roussel, op. Cit. p. 766.
2    Le comité fut fondé en 1955 par Monnet lui-même et continua à exister sous sa présidence jusqu’en 1975.
3    La région Bas-Rhône-Languedoc fut complètement restructurée d’après le modèle américain. «Il a fallu passer par-dessus toutes les administrations, créer une Haute Autorité» et «il y a eu des frictions avec les services officiels.» E. Roussel, op.cit. p. 494.
4    cf. Hillard, Pierre, La Marche irrésistible du nouvel ordre mondial, F.-X. de Guibert 2007.
5    Place financière de Londres
6    La Hudson’s Bay Company était la plus ancienne société commerciale canadienne. Elle dominait le commerce des fourrures dans de grandes parties de l’Amérique du Nord et agissait dans beaucoup de régions comme agent du gouvernement britannique. Son réseau de postes commerciaux était le noyau de la future administration officielle dans l’ouest du Canada et des USA. Le gouverneur de la Compagnie de 1916 à 1925 était Sir Robert Kindersley dont Monnet avait fait la connaissance lors de son premier séjour au Canada. Kindersley fut de 1914 à 1946 gouverneur de la Banque d’Angleterre et, depuis 1905 déjà, partenaire de la banque de commerce Lazard Brothers & Co. dont il devint président du comité directeur en 1919.
7    «Maître Benon, l’avocat de l’entreprise connaît bien René Viviani […] les relations maçonniques unissant les deux hommes ont joué un rôle dans l’affaire.» E. Roussel, op.cit. p. 48.
8    Par exemple le Colonel House, à vrai dire Edward Mandell House (1854-1938) éminence grise et le plus important conseiller en affaires étrangères des présidents Woodrow Wilson et Roosevelt; auteur d’un livre, intitulé «Philip Dru, Administrator», où il évoque un coup d’Etat par un officier qui établit une dictature aux Etats-Unis. A Lord Milner, il confie que ce sont là ses convictions profondes. Robert Welch University Press, 1998. cf. Hillard, Pierre, La décomposition des nations européennes, Paris 2010, p. XIII.
8a    E. Roussel, op.cit. p. 68
9    Il participa à 30 des 70 sessions. cf. Fleury, Antoine: Jean Monnet au secrétariat de la SDN p.40. In: Bossuat, Gérard; Wilkens, Andreas, Jean Monnet, l’Europe et les chemins de la Paix. Colloque à Paris 29-31/5/97. Publications de la Sorbonne 1999.
10    Jilek, Lubor: Rôle de Jean Monnet dans les règlements d’Autriche et de Haute-Silésie, p. 47, in: Bossuat, Gérard – Wilkens, Andreas, op.cit.
11    John Mc Cloy, avocat à Wallstreet, conseiller de tous les présidents américains de Roosevelt à Kennedy, gouverneur de la banque nationale, haut-commissaire en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Responsable de la décision de ne pas bombarder les chemins de fer menant à Ausch­witz, responsable du fait que beaucoup de criminels de guerre condamnés furent libérés prématurément et que les Flick et Krupp récupèrent leurs biens. John Foster Dulles, avocat, secrétaire d’Etat du président Eisenhower, représentant principal de la politique de l’endiguement («containment») du communisme (guerre froide). Walter Lippmann, journaliste mondialement connu d’origine judéo-allemande, proche collaborateur du Président Wilson et de son éminence grise le Colonel House lors de la rédaction des 14 points du projet de Traité de paix de Versailles.
12    Monnet, Murnane & Co est associée à la Chase Manhattan Bank, New York.
13    Federal Reserve Board, aussi nommé Board of Governors, le comité directeur du Federal Reserve System. Ses 7 membres sont élus tous les 14 ans par le président des Etats-Unis et nommés par le Sénat. Leur tâche est l’émission des billets de banque et la surveillance complète de la politique bancaire.

Source : http://www.horizons-et-debats.ch

mercredi 13 octobre 2010

Conflit d'intérêts : le pantouflage massif des anciens commissaires

Que font les commissaires européens une fois leur mandat terminé ? Ils sont de plus en plus nombreux à vendre leurs services – et leur influence – aux multinationales et aux lobbies qui pullulent à Bruxelles. Et ce, sans quasiment aucun contrôle. Visite des petits et grands conflits d’intérêt qui corrompent peu à peu l’exécutif européen. 

 

Bruxelles, ce n’est pas nouveau, est la capitale mondiale du lobbying : la Commission européenne estime à 15.000 le nombre de lobbyistes qui arpentent la ville, au service des 2.800 grandes entreprises, agences spécialisées ou autres cabinets de « consulting » (à Washington, ils ne sont « que » 12.000). Plus grave : les anciens dirigeants européens sont de plus en plus nombreux, une fois leur mandat terminé, à se faire embaucher en tant que conseillers pour des intérêts privés. Une façon très lucrative de monnayer son réseau et son expérience. Ce qui demeurait une pratique encore exceptionnelle il y a quelques années, semble devenir la règle.

Des treize commissaires européens qui ont quitté la Commission en février 2010, six ont déjà rejoint le secteur privé ! Un « pantouflage » massif... L’Irlandais Charlie McCreevy, ex-commissaire au Marché intérieur et Services, pointe désormais chez la compagnie aérienne Ryanair. Celle-ci le considère probablement comme le conseiller idéal pour contrer les plaintes des autres compagnies aériennes européennes, échaudées par les financements publics dont profite leur concurrent low-cost [1]. Charlie McCreevy, qui a décidément du temps à revendre, aurait également rejoint le Conseil d’administration de la banque londonienne NBNK Investments PLC [2] alors qu’il était l’un des principaux responsables… de la régulation bancaire au sein de la première Commission Barroso (2004-2009). Régulation bancaire qui a été – comme chacun sait – d’une redoutable efficacité.

Conseiller les banquiers plutôt que les consommateurs

La Bulgare Meglena Kouneva, ex-commissaire à la protection des consommateurs et ex-députée centriste, a rejoint BNP Paribas. Vu les pratiques des banques à l’égard de ces mêmes consommateurs (entente illégale, absence de transparence sur la nature des frais payés par les clients…), l’ancienne commissaire devrait très vite se rendre indispensable. D’autant qu’à Bruxelles, elle a élaboré la « directive Crédit » sur les prêts à la consommation, supprimant plusieurs protections pour les emprunteurs. BNP-Paribas justifie son choix par la récente « campagne de féminisation du personnel dirigeant de la banque et son orientation de plus en plus internationale ». Le CV de commissaire européen de Meglena Kouneva n’est bien sûr pas entré en ligne de compte.

L’ancienne commissaire autrichienne Benita Ferrero-Waldner (conservatrice) vient d’emménager au Conseil de surveillance du champion allemand de la réassurance, Munich Re. Coïncidence : en tant que commissaire, elle s’était impliquée en faveur du projet « Desertec », un plan d’approvisionnement électrique de l’Europe par un réseau de centrales solaires en Afrique du Nord… dont Munich Re est l’un des acteurs principaux.

Un pantoufleur de première classe : Günter Verheugen

Mais le cas le plus emblématique est celui du social-démocrate allemand Günter Verheugen. Il est l’un des commissaires européens les plus puissants de ces dix dernières années. En tant que vice-président et commissaire aux entreprises et à l’industrie (de 2004 à 2010), Günter Verheugen est critiqué pour son favoritisme à l’égard des intérêts des grandes entreprises, aux dépens des préoccupations sociales et environnementales. Il vient de franchir une étape supplémentaire en créant, seulement deux mois après la fin de son mandat, sa propre entreprise de relations publiques. Avec son ancienne collaboratrice et directrice de cabinet, Petra Erler, il fonde en avril un cabinet de conseil en lobbying, « European Experience Company ».
  
La lecture du catalogue de l’agence de Verheugen laisse songeur. Officiellement, ses activités n’ont rien à voir avec le lobbying, comme l’indique le site de sa société. Pourtant, l’agence propose d’aider « les hauts dirigeants des institutions publiques et privées et des entreprises » dans leurs actions de lobbying à destination de l’Union européenne, via des « séminaires intensifs de management pour les institutions et les entreprises en coopération avec des experts des institutions européennes ». La « company » facture également ses « recommandations stratégiques dans le domaine de la politique de l’Union européenne et d’autres questions politiques » et vend un « soutien aux efforts de relations publiques dans les affaires européennes (discours, événements médiatiques, publications) ». Une belle brochette de services qu’une députée européenne allemande, Inge Gräßle (CDU), résume ainsi : « Toute personne ayant de l’argent peut acheter l’accès de Verheugen aux institutions européenne ». On nomme cela un mercenaire, non ?

Mensonge par omission

Comment expliquer que les institutions européennes n’encadrent pas ce genre de transferts ? Normalement, les anciens commissaires sont censés informer Bruxelles de leurs activités futures, afin de s’assurer que celles-ci ne soient pas source de conflit d’intérêt. Verheugen a omis de le faire. En avril, la Commission lui demande explicitement de la mettre au courant des « différentes activités qu’[il pouvait] envisager dans l’année ». Il y répond en envoyant des informations sur ses quatre nouveaux employeurs. À savoir : la Banque Royale d’Écosse (Royal Bank of Scotland), l’agence de lobbying Fleischman-Hillard, l’organisation bancaire allemande BVR, et l’Union turque des chambres de commerce et des bourses (Turkish Union of Chambers and Commodity Exchanges).

Le comité d’éthique de la Commission européenne [3] s’est donc penché sur le cas Verheugen. Sans surprise, il n’y trouve rien à redire. Précisons que ce comité n’a jamais fait preuve d’un grand zèle. Il accorde systématiquement des exemptions aux anciens commissaires qui, officiellement, doivent pourtant observer une période d’un an avant de revêtir leur costume de lobbyistes. Les trois ex-collègues de Verheugen ont d’ailleurs obtenu le feu vert du comité pour aller conseiller les secteurs qu’ils étaient censés encadrer à la Commission. Le fonctionnaire allemand est donc autorisé à exercer ses quelques « extras »… Sans aucune mention de son « European Experience Compagny » d’où provient pourtant son fax de réponse à la Commission.

Cyber action contre la corruption

Le « code de conduite des commissaires » ne mentionne même pas la notion de conflit d’intérêt. Le comité d’éthique est seulement chargé d’évaluer si la nouvelle activité est bien « compatible avec le Traité de l’Union européenne ». Reste que Günter Verheugen a menti par omission en ne transmettant pas au comité d’éthique sa véritable nouvelle fonction [4]. Il ne risque cependant pas grand chose : aucune sanction n’est prévue contre celles et ceux qui dérogent à la règle.

Le réseau associatif Alter-EU et l’ONG Transparency International demandent une révision de ce « code de conduite » pour préciser ce que l’on attend des commissaires et rendre plus transparent le travail du comité d’éthique. Et proposent d’interdire pendant trois ans toute reconversion d’anciens commissaires dans le lobbying (aux États-Unis, cette interdiction est de deux ans pour les anciens sénateurs et d’un an pour les membres du Congrès). Cette recommandation figure également dans une étude diligentée par le Parlement européen en 2008. C’est l’un des engagements pris par José Manuel Barroso au début de son second mandat. « Le Président et l’ensemble de la Commission sont parfaitement conscients de leurs responsabilités et promeuvent l’intérêt général au sein de l’Union européenne sans n’autoriser aucune pression extérieure ou intérêt personnel afin d’exercer une influence indue sur le processus de prise de décision », assurait la Commission, en février 2010.

On mesure aujourd’hui le degré de sincérité de l’exécutif européen.

Le réseau Alter EU vient de lancer, ce 22 septembre, une cyber action contre le laxisme de la Commission face à l’affaire Verheugen.

Gildas Jossec (Association internationale de techniciens, experts et chercheurs)
Frédéric Lemaire (Commission Europe d’Attac)

[1] Les autres compagnies européennes, Air France notamment, dénoncent les subventions régionales perçues par Ryanair qui s’installe sur les petits aéroports en périphérie des grandes villes.
[2] Selon les informations du Sunday Independent du 19 septembre
[3] La Commission ad hoc du Comité d’éthique est présidée par un ancien haut fonctionnaire européen, le français Michel Petite, qui pantoufla lui-même en 2008.
[4] L’entreprise le présente comme « non-executive managing director », sa collaboratrice Petra Erler étant « executive managing director », ce qui leur permet de déclarer tranquillement que Günter Verheugen n’est pas salarié de l’entreprise qu’il a fondée. Il n’y aurait donc pas de conflit d’intérêt... ça c’est de la dialectique !!!

http://www.internationalnews.fr/

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Source : L'observatoire de l'Europe 

Alain Supiot : « Voilà l’ “économie communiste de marché ! »

Alain Supiot : « Voilà l’ “économie communiste de marché” ». Une critique accablante de l’Union européenne par un Européen spécialiste du Droit du travail. Friedrich Hayek et la “démocratie limitée”. “Sécession des élites”. Conseil national de la Résistance. “Smic mondial”.Voici un texte très important, qui est une accusation inédite et accablante de la construction institutionnelle actuelle de l’Union européenne, d’un point de vue social et démocratique, à l’occasion de deux décisions récentes et iniques de la Cour de justice européenne, visant à mettre radicalement en cause le droit de grève et la liberté syndicale.
L’auteur Alain Supiot n’a pas tort de rappeler ici le programme et les conquêtes sociales du Conseil national de la Résistance (1944).
Dans une présentation de ce texte (d’abord paru la semaine dernière dans « Le Monde » daté du 25 janvier 2008), le sociologue nantais Jacky Réault écrivait très justement :
«  Voilà pour longtemps je le crains un texte d’anthologie. Peut-être n’avez vous pas vu passer cet article très inhabituel pourtant dans les pages du “Monde”, à la tonalité inhabituelle aussi depuis si longtemps sous la plume d’Alain Supiot, théoricien du droit du  travail, si longtemps confiant dans le dit “processus” européen, ce qu’il nomme désormais cette “sécession des élites” et que, constante de l’histoire de France, Versailles symbolise ces jours-ci. Au fait quel était le cri de ralliement du printemps 1789 ? Bon courage pour l’hiver, l’hiver finit toujours. »
Alain Supiot, un très grand nom de la recherche internationale sur le droit social, prédit ici le pire pour cette Europe conçue exclusivement selon les plans de Friedrich Hayek, le père de la “démocratie limitée” au nom du libéralisme (en fait à mon avis un “antilibéralisme-capitaliste” forcené, basé sur la négation du droit à l’initiative des citoyens, qu’elle soit politique, économique et sociale ou bien culturelle, et sur la concurrence sauvage de tous contre tous, radicalement “faussée” par le recours au pire esclavagisme social : celui qui est garanti par la dictature léniniste chinoise). A cet égard, il serait urgent de mener enfin un combat démocratique planétaire pour un Droit international du travail, digne de ce nom, autour de l’objectif d’un “smic mondial” social et écologique. C’est un combat ni plus, ni moins utopique, ni plus, ni moins urgent, que celui des abolitionnistes de la traite esclavagiste à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles. Que manque-t-il seulement pour engager ce combat dans l’opinion publique et l’imposer dans les enceintes institutionelles de l’Europe, du G9 et de l’ONU ? Seulement la volonté politique de se consacrer tous ensemble et sans faux-semblant, à un objectif commun et supérieur, comme pendant la Résistance anti-nazie.

Alain Supiot écrit notamment à propos de notre Europe présente, celle du traité de Lisbonne : « Le blocage progressif de tous les mécanismes politiques et sociaux susceptibles de métaboliser les ressources de la violence sociale ne pourra bien sûr engendrer à terme que de la violence, mais ce sont les Etats membres et non les institutions communautaires qui devront y faire face. » A méditer !

Luc Douillard


 Voilà l’ “économie communiste de marché”, par Alain Supiot.

 “Le Monde”, 25 janvier 2008


La Cour de justice européenne détient une part essentielle du pouvoir législatif dans l’Union. A la différence de nos juridictions, elle statue pour l’avenir par disposition générale et à l’égard de tous, comme la loi elle-même
Par deux arrêts, capitaux pour le devenir de “l’Europe sociale”, elle vient de trancher la question de savoir si les syndicats ont le droit d’agir contre des entreprises qui utilisent les libertés économiques garanties par le traité de Rome pour abaisser les salaires ou les conditions de travail.
Dans l’affaire Viking, une compagnie finlandaise de navigation souhaitait faire passer l’un de ses ferrys sous pavillon de complaisance estonien, afin de le soustraire à la convention collective finlandaise.
L’affaire Laval concernait une société de construction lettonne, qui employait en Suède des salariés lettons et refusait d’adhérer à la convention collective suédoise. Dans les deux cas, les syndicats avaient recouru à la grève pour obtenir le respect de ces conventions, et la Cour était interrogée sur la licéité de ces grèves.

Le droit de grève étant explicitement exclu du champ des compétences sociales communautaires, un juge européen respectueux de la lettre des traités se serait déclaré incompétent. Mais la Cour juge depuis longtemps que rien en droit interne ne doit échapper à l’empire des libertés économiques dont elle est la gardienne. Elle s’est donc reconnue compétente. 
L’arrêt Laval interdit aux syndicats d’agir contre les entreprises qui refusent d’appliquer à leurs salariés détachés dans un autre pays les conventions collectives applicables dans ce pays. Au
motif qu’une directive de 1996 accorde à ces salariés une protection sociale minimale, la Cour décide qu’une action collective visant à obtenir, non pas seulement le respect de ce minimum, mais l’égalité de traitement avec les travailleurs de cet Etat, constitue une entrave injustifiée à la libre prestation de services.

L’arrêt Viking affirme que le droit de recourir à des pavillons de complaisance procède de la liberté d’établissement garantie par le droit communautaire. Il en déduit que la lutte des syndicats contre ces pavillons est de nature à porter atteinte à cette liberté fondamentale.
La Cour reconnaît certes que le droit de grève fait “partie intégrante des principes généraux du droit communautaire”. Mais elle interdit de s’en servir pour obliger les entreprises d’un pays A qui opèrent dans un
pays B à respecter l’intégralité des lois et conventions collectives de
ce pays B.
Sauf “raison impérieuse d’intérêt général”, dont la Cour se déclare seule juge, les syndicats ne doivent rien faire qui serait “susceptible de rendre moins attrayant, voire plus difficile” le recours aux délocalisations ou aux pavillons de complaisance.

Cette jurisprudence jette une lumière crue sur le cours pris par le droit communautaire. Il échappait déjà à peu près complètement aux citoyens, tant en raison de l’absence de véritable scrutin à l’échelle européenne que de la capacité des Etats à contourner les résistances électorales lorsqu’elles s’expriment dans des référendums nationaux.
L’apport des arrêts Laval et Viking est de le mettre également à l’abri de l’action syndicale. A cette fin, les règles du commerce sont déclarées applicables aux syndicats, au mépris du principe de “libre exercice du droit syndical”, tel que garanti par la convention 87 de l’Organisation internationale du travail (OIT).

Le droit de grève et la liberté syndicale sont le propre des vraies démocraties, dans lesquelles l’évolution du droit n’est pas seulement imposée d’en haut, mais vient aussi d’en bas, de la confrontation des intérêts des employeurs et des salariés. Le blocage progressif de tous les mécanismes politiques et sociaux susceptibles de métaboliser les ressources de la violence sociale ne pourra bien sûr engendrer à terme que de la violence, mais ce sont les Etats membres et non les institutions communautaires qui devront y faire face.
L’Europe est ainsi en passe de réaliser les projets constitutionnels de l’un des pères du fondamentalisme économique contemporain : Friedrich Hayek. 
Hayek a développé dans son oeuvre le projet d’une “démocratie limitée”, dans laquelle la répartition du travail et des richesses, de même que la monnaie, seraient soustraites à la décision politique et aux
aléas électoraux
. Il vouait une véritable haine au syndicalisme et plus généralement à toutes les institutions fondées sur la solidarité, car il
y voyait la résurgence de “l’idée atavique de justice distributive”, qui ne peut conduire qu’à la ruine de “l’ordre spontané du marché” fondé sur la vérité des prix et la recherche du gain individuel. Ne croyant pas à
“l’acteur rationnel” en économie, il se fiait à la sélection naturelle des règles et pratiques, par la mise en concurrence des droits et des cultures à l’échelle internationale. Cette faveur pour le darwinisme normatif et cette défiance pour les solidarités syndicales se retrouvent dans les arrêts Laval et Viking.

Le succès des idées de “démocratie limitée” et de “marché des produits législatifs” doit moins toutefois aux théories économiques, qu’à la conversion de l’Europe de l’Est et de la Chine à l’économie de marché.
Avec leur arrogance habituelle, les Occidentaux ont vu dans ces événements, et l’élargissement de l’Union qui en a résulté, la victoire finale de leur modèle de société, alors qu’ils ont donné le jour à ce que les dirigeants chinois appellent aujourd’hui “l’économie communiste de marché”.

On aurait tort de ne pas prendre au sérieux cette notion d’allure baroque, car elle éclaire le cours pris par la globalisation. Edifié sur la base de ce que le capitalisme et le communisme avaient en commun (l’économisme et l’universalisme abstrait), ce système hybride emprunte au marché la compétition de tous contre tous, le libre-échange et la maximisation des utilités individuelles, et au communisme la “démocratie
limitée”, l’instrumentalisation du droit, l’obsession de la quantification et la déconnection totale du sort des dirigeants et des dirigés
. Il offre aux classes dirigeantes la possibilité de s’enrichir de façon colossale (ce que ne permettait pas le communisme) tout en se désolidarisant du sort des classes moyennes et populaires (ce que ne permettait pas la démocratie politique ou sociale des Etats-providence).
Une nouvelle nomenklatura, qui doit une bonne part de sa fortune soudaine à la privatisation des biens publics, use ainsi de la libéralisation des marchés pour s’exonérer du financement des systèmes de solidarité nationaux.

Cette “sécession des élites” (selon l’heureuse expression de Christopher Lasch) est conduite par un nouveau type de dirigeants (hauts fonctionnaires, anciens responsables communistes, militants maoïstes reconvertis dans les affaires) qui n’ont plus grand-chose à voir avec l’entrepreneur capitaliste traditionnel. Leur ligne de conduite a été exprimée il y a peu avec beaucoup de franchise et de clarté par l’un d’entre eux : il faut “défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance”. En tête de ce programme figuraient “l’établissement de la démocratie la plus large (…), la liberté de la presse et son indépendance à l’égard des puissances d’argent, (…) l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie, (…) la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant”. Rien de tout cela n’est en effet compatible avec l’économie communiste de marché.

Alain SUPIOT, docteur d’Etat, agrégé de droit, licencié en sociologie.
Professeur à Poitiers puis à Nantes, a été chercheur à Berkeley, Florence et Berlin.
Membre du conseil scientifique de la International Labour Review (BIT, Genève).
Membre du Conseil d’administration de la Fondation MSH de Paris.
Membre de l’Institut universitaire de France.
Membre du Conseil scientifique de la “Revue internationale du travail”. Collaborateur régulier de la revue “Droit Social”.
Il a surtout publié dans le domaine du droit du travail et de la sécurité sociale. Ses travaux actuels portent sur l’analyse des fondements juridiques du lien social et de ses transformations.



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