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vendredi 28 octobre 2011

Jacques Sapir descend l'accord pour sauver l'euro : "le pire accord possible"

Extraits d'un article de Jacques Sapir sur marianne2.fr



L'accord réalisé cette nuit ne fera que prolonger l'agonie de l'Euro car il ne règle aucun des problèmes structurels qui ont conduit à la crise de la dette. Mais, en plus, il compromet très sérieusement l'indépendance économique de l'Europe et son futur à moyen terme. C'est en fait le pire accord envisageable, et un échec eût été en fin de compte préférable.
Nos gouvernements ont sacrifié la croissance et l'indépendance de l'Europe sur l'autel d'un fétiche désigné Euro.

 (...)

3. La recapitalisation des banques est estimée à 110 milliards. (...) Il faudra en réalité 200 milliards au bas mot, et sans doute plus (260 milliards semblent un chiffre crédible). Tout ceci va provoquer une contraction des crédits (« credit crunch ») importante en Europe et contribuer à nous plonger en récession. Mais, en sus,  
ceci imposera une nouvelle contribution aux budgets des États, qui aura pour effet de faire perdre à la France son AAA !



4. L'appel aux émergents (Chine, Brésil, Russie) pour qu'ils contribuent via des fonds spéciaux (les Special Vehicles) est une idée très dangereuse car elle va enlever toute marge de manoeuvre vis à vis de la Chine et secondairement du Brésil. On conçoit que 

ces pays aient un intérêt à un Euro fort (1,40 USD et plus) mais pas les Européens. 

(...)


 
5. L'engagement de Berlusconi à remettre de l'ordre en Italie est de pure forme compte tenu des désaccords dans son gouvernement. Sans croissance (et elle ne peut avoir lieu avec le plan d'austérité voté par le même Berlusconi) la dette italienne va continuer à croître.
 

6. La demande faite à l'Espagne de « résoudre » son problème de chômage est une sinistre plaisanterie dans le contexte des plans d'austérité qui ont été exigés de ce pays.



7. L'implication du FMI est accrue, ce qui veut dire que l'oeil de Washington nous surveillera un peu plus... L'Europe abdique ici son « indépendance ».


Les piètres conclusions que l'on peut en tirer...
- Les marchés, après une euphorie passagère (car on est passé très près de l'échec total) vont comprendre que ce plan ne résout rien. La spéculation va donc reprendre dès la semaine prochaine dès que les marchés auront pris la mesure de la distance entre ce qui est proposé dans l'accord et ce qui serait nécessaire.
- Les pays européens se sont mis sous la houlette de l'Allemagne et la probable tutelle de la Chine. C'est une double catastrophe qui signe en définitive l'arrêt de mort de l'Euro. En fermant la porte à la seule solution qui restait encore et qui était une monétisation globale de la dette (soit directement par la BCE soit par le couple BCE-FESF), la zone Euro se condamne à terme. En recherchant un « appui » auprès de la Chine, elle s'interdit par avance toute mesure protectionniste (même Cohn-Bendit l'a remarqué....) et devient un « marché » et de moins en moins une zone de production. Ceci signe l'arrêt de mort de toute mesure visant à endiguer le flot de désindustrialisation.
- Cet accord met fin à l'illusion que l'Euro constituait de quelque manière que ce soit une affirmation de l'indépendance de l'Europe et une protection de cette dernière.
 
Les conséquences de cet accord partiel seront très négatives. Pour un répit de quelques mois, sans doute pas plus de six mois, on condamne les pays à de nouvelles vagues d'austérité ce qui, combiné avec le « credit crunch » qui se produira au début de 2012, plongera la zone Euro dans une forte récession et peut-être une dépression. Les effets seront sensibles dès le premier trimestre de 2012, et ils obligeront le gouvernement français à sur-enchérir dans l'austérité, provoquant une montée du chômage importante. Le coût pour les Français de cet accord ne cessera de monter. 


Politiquement, on voit guère ce que Nicolas Sarkozy pourrait gagner en crédibilité d'un accord où il est passé sous les fourches caudines de l'Allemagne en attendant celles de la Chine. Ce thème sera exploité, soyons-en sûrs, par Marine Le Pen avec une redoutable efficacité. Il importe de ne pas lui laisser l'exclusivité de ce combat.



La seule solution, désormais, réside dans une sortie de l'euro, qu'elle soit négociée ou non.

dimanche 25 septembre 2011

Jacques Sapir rejoint les analyses de François Asselineau au sujet de la position américaine vis à vis de l'euro

Voici un extrait d'un article de Jacques Sapir publié sur marianne2.fr au sujet de la fin prochaine de l'euro :


Nombreux sont ceux qui pensent que la crise de l’Euro réjouit les dirigeants américains. Ils se trompent lourdement. Un Euro affaibli politiquement mais présent, concentrant pour plusieurs années encore l’attention des spéculateurs internationaux et freinant le développement des économies européennes, est bien la meilleure situation pour les dirigeants de Washington. C’est bien pourquoi ces derniers multiplient les initiatives pour forcer la main des pays européens et pour que soit mis en place un nouveau plan de sauvetage de la crise en Grèce.

Ainsi, pour des raisons aussi diverses qu’il y a de pays concernés, des deux côtés de l’Atlantique les dirigeants affirment leur volonté de défendre l’Euro. Mais les faits sont têtus ! Et quand on les méprise, ils se vengent.

Ainsi, Jacques Sapir (certainement l'économiste français le plus pertinent sur la crise de l'euro) rejoint les analyses de François Asselineau au sujet de la position que les Etats-Unis ont vis à vis de la crise de l'euro.


On a beaucoup dit que les USA avaient tout intérêt à l'implosion de l'euro qui remettrait en cause le statut du dollar (sur cette thèse lire "La fin du dollar : Comment le billet vert est devenu la plus grande bulle spéculative de l'histoire" de Myret Zaki) si ce point de vue n'est peut être pas entièrement erroné, force est de constater que l'équivoque subsiste.
En effet, comme l'a relevé Asselineau, des documents déclassifiés du gouvernement américain révèlent au contraire l'appui - en coulisse - des USA au mouvement d'union européenne. 
Ainsi voici ce que releva Ambrose Evans-Pritchard du Telegraph
The head of the Ford Foundation, ex-OSS officer Paul Hoffman, doubled as head of ACUE in the late Fifties. The State Department also played a role. A memo from the European section, dated June 11, 1965, advises the vice-president of the European Economic Community, Robert Marjolin, to pursue monetary union by stealth.

It recommends suppressing debate until the point at which "adoption of such proposals would become virtually inescapable".

Ainsi il existe une stratégie américaine de longue date visant à imposer "furtivement", "sans débat", l'adoption d'une monnaie unique. La récente présence de Tim Geithner aux côtés des ministres des finances de l'eurozone en Pologne (grossière ingérence acceptée par les dirigeants européens : imaginez que l'inverse se produise!) le confirme. 


Tout ceci confirme encore une fois le "stratagème des chaînes" des USA dans leur promotion de l'UE.

Eurokritik

dimanche 21 août 2011

"Inconséquence de l'opposition", par Jacques Sapir

Tribune de Jacques Sapir sur gaullisme.fr :





Il n’a donc pas fallu longtemps, exactement 48h, pour que la réponse des marchés financiers à la triste pantalonnade donnée par Nicolas Sarkozy en recevant Angela Merkel ne se fasse sentir (1). L’effondrement de la Bourse de Paris du jeudi 18 août en est la preuve (2).

Car c’est bien à une pantalonnade que nous avons assistée. Nicolas Sarkozy a capitulé certes dans les formes mais sans condition au diktat de Mme Merkel. Les dirigeants allemands (...) ne veulent plus payer pour le sauvetage de la zone euro. Ils ont enterré toute idée d’augmentation du Fonds Européen de Stabilisation Financière, mais par contre ils ont imposé une austérité sans précédent.


la zone euro sera sans ressources ni munitions quand l’Espagne viendra frapper à la porte et quand l’incendie mal éteint se réveillera sur le Portugal et la Grèce.

l’austérité va casser la croissance et plonger notre continent dans une récession profonde et de longue durée.

(…)

On peut, bien sûr, chercher à se consoler avec les mesurettes issues de ce sommet qui aura pourtant vu une capitulation totale de la part de la France.

La « taxe Tobin » est en effet inadaptée pour traiter de la spéculation actuelle. Ce sont des contrôles sur les mouvements de capitaux qu’il faudrait instaurer si l’on veut véritablement s’opposer à la spéculation. Et l’on sait que l’Allemagne y est opposée.

L’harmonisation de la fiscalité sur les entreprises entre la France et l’Allemagne est une idée tout aussi ridicule. Le problème de la concurrence fiscale ne se pose pas avec l’Allemagne, mais avec l’Irlande et le Luxembourg (entre autres).

Il faudrait de plus que cette harmonisation s’accompagne de menaces de droits de douanes sur les produits des compagnies qui, alors, seraient tentées de délocaliser leurs sièges sociaux. Ici encore, on sait que l’Allemagne ne veut pas entendre parler de ce genre de mesure.

Reste l’idée d’un gouvernement économique de l’Europe, dont on voit bien qu’il ne servira qu’à imposer encore plus d’austérité, et l’idée de généraliser la fameuse « règle d’or » constitutionnelle sur l’équilibre des finances publiques, règle (…) illusoire, dangereuse et anti-démocratique.

(...)
le Parti Socialiste se déchaîne (...) ayant pris le parti de vouloir sauver l’Euro à tout prix, il ne peut plus cacher vers quoi l’entraîne la logique de ses positions.

Manuel Valls est ainsi plus cohérent quand il se dit prêt à discuter de cette « règle d’or », même si on ne sait plus trop ce qu’un tel individu fait dans un parti dit « socialiste ». Mais, ni Martine Aubry ni François Hollande ne sont en reste avec lui sur le fond. Ils anticipent l’un et l’autre un tournant vers l’austérité devront faire avaler à leurs électeurs si jamais ils devaient triompher en mai 2012, comme l’ont fait avant eux les « socialistes » grecs, portugais et espagnols. J’avais dénoncé l’engagement dans cette logique dès septembre 2009 dans ma polémique (dans ces colonnes) avec Benoît Hamon.

La dernière illusion à laquelle s’accroche les européistes, et en particulier ceux de gauche, concerne l’émission d’euro-obligations. L’idée n’est ingénieuse qu’en apparence. En mutualisant la dette et en faisant émettre des titres aux noms d’une entité unique (la zone euro), on espère alors que les taux se rapprocheraient de ceux des pays les mieux notés, ce qui apporterait alors une bouffée d’oxygène aux pays les plus mal notés. Mais, ce mécanisme ne peut fonctionner.

si des émissions de titres incluant des dettes grecques, portugaises ou espagnoles étaient faites, les taux en seraient très élevés, et très supérieurs à ceux que payent aujourd’hui les pays qui sont encore bien notés.

(…)

Dès lors ces euro-obligations ne concerneraient que les pays dont la solvabilité est douteuse, et il faut s’attendre à ce que les taux soient très proches de ceux aujourd’hui exigés pour le financement de la dette grecque ou portugaise. Si l’on veut obliger les pays encore bien notés sur les marchés financiers à participer à ce mécanisme, le risque est alors important qu’un mécanisme de contagion se mette en place et que la totalité de leur dette (et non simplement l’émission de nouvelles dettes) soit dégradée par les agences de notations. Les euro-obligations, et la mutualisation de la dette, ne peuvent donc pas être la solution.


La solution existe pourtant, évitant à la fois une crise aiguë de la zone Euro et la récession. Elle consisterait dans un premier temps en une monétisation partielle de la dette dans des proportions variant en fonctions des pays (de 60% pour la Grèce à 25% pour la France et l’Allemagne), et dans un deuxième temps à faire évoluer la monnaie unique vers une monnaie commune solidement protégée contre la spéculation par l’interdiction de certaines pratiques et des contrôles de capitaux.

Les financements par la BCE mais aussi par des mécanismes bancaires spécifiques (comme les anciens « planchers minimum d’effets publics ») permettraient aux États de s’émanciper des marchés financiers et des agences de notation. La monétisation de la dette conduirait à une dévaluation de fait de l’Euro, passant d’un taux de change de 1,43 dollar à des taux compris entre 1,15 et 1 Dollar, ce qui aurait bien entendu un effet bénéfique sur l’activité économique dans de nombreux pays.

Mais il faudrait pouvoir imposer une telle solution. La France a donné un exemple de ce qu’il conviendrait de faire en 1965 avec la « politique de la chaise vide » (3) qui devait aboutir au fameux « compromis de Luxembourg ».

Cependant, fors de la menace crédible d’une sortie de la France de la zone Euro, qui est la seule chose qui ait quelque chance d’émouvoir les dirigeants de Berlin, on ne voit pas ce qui les ferait changer de position. Et pour que cette position ait une quelconque chance d’être crédible, elle doit être préparée (4).

L’heure n’est donc plus aux embrassades sur les perrons des palais présidentiels, mais au langage de la fermeté.

Hors de cela, il faudra choisir entre une austérité catastrophique qui plongera l’Europe tout entière dans une récession de longue durée, la rendant odieuse à la grande majorité, et une sortie de l’Euro. Tels sont les choix qui nous restent. Mais prenons-y garde.

À trop tergiverser la sortie de l’Euro s’imposera inéluctablement comme la seule solution préservant les acquis sociaux. Il n’y a d’avenir et de progrès pour les peuples européens que dans une rupture franche et décisive avec ces institutions dépassées.

Tant que les divers partis dits de « gauche » n’en auront pas pris conscience, ils resteront empêtrés dans un discours incohérent, qui les conduira inéluctablement à accepter demain ce qu’ils refusent aujourd’hui, que ce soit la « règle d’or » ou l’austérité sociale et économique qu’implique la gestion actuelle de la zone euro.

On le voit aujourd’hui en France comme on l’a vu hier en Grèce, au Portugal et en Espagne. Mais, ce faisant, ils abandonneront le terrain de la défense des acquis sociaux à d’autres. Il sera un peu tard, au soir d’une élection, pour s’en lamenter.


Source : http://www.gaullisme.fr

jeudi 4 novembre 2010

Union européenne : le coup d’Etat budgétaire, début de la fin ?

On a découvert le principal moteur de la « construction » européenne : l’illégitimité !



« Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation. »
Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen du  26 août 1789, article 3.

Qui peut encore croire que ce principe contenu dans notre Constitution emporte encore une quelconque conséquence pratique sur la façon dont on nous gouverne ? Alors que « Les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union européenne (UE) ont adopté jeudi 28 octobre au soir un plan d'action sans précédent pour renforcer leur discipline budgétaire commune et jugé nécessaire la mise en place d'un fonds de soutien aux pays de la zone euro, ont indiqué des sources diplomatiques. » (1) et que « L'UE prépare une révision "limitée" du traité de Lisbonne » (2) sans aucune consultation populaire bien sûr, de plus en plus, le voile qui recouvre l’Europe se déchire pour laisser apparaître au grand jour le vide démocratique sur lequel elle entend se construire aujourd’hui.

Si à la fin de l’Ancien Régime l’absolutisme royal ne pouvait plus guère compter sur la légitimité « de droit divin » du Roi de France, l’Union européenne elle, bâtie par la classe politique européenne ne peut désormais plus faire illusion sur la légitimité démocratique dont elle se revendique. Qu'elle se prépare donc à quelques révolutions !

Pouvoir politique, légitimité et révolutions :

« On ne gouverne pas hors d’une forme ou d’une autre de consentement »
Les Hauteurs béantes de l’Europe, Roland Hureaux.

Historiquement, il faut constater que la question du consentement à l’impôt en particulier a largement été à l’origine des révolutions modernes. C’est vrai pour les révolutions anglaises : de la grande charte de 1215 octroyée par Jean sans Terre selon laquelle le roi ne pourra procéder à un « écuage en aide » qu’avec le consentement des représentants des contribuables à la révolution de 1688 et le Bill Of Rights qui consacrera le contrôle du Parlement sur les levées de fonds décidées par le Roi.
La révolution américaine : taxation sur le thé par la Grande-Bretagne sans consultation des colonies américaines : 4 juillet 1776 déclaration d’indépendance. Et la française de 1789 enfin : l’obstruction systématique des Parlements à la réforme fiscale de Louis XVI oblige celui-ci à convoquer les Etats-Généraux - ce qui n’avais pas été fait depuis 1614 – conduisant ainsi à la révolution de 1789 ; il sera ainsi proclamé dans la DDHC, article 14 que : « Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs Représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée. »

Eu égard à cette constante de l’histoire, il faut se demander comment finira le coup d’Etat permanent qui semble être le modus operandi de nos élites au niveau européen.

Etat des lieux de l’Etat-unique européen : le coup d’Etat budgétaire, début de la fin ?

Depuis 2005 (référendum sur le TCE) comment s’est comportée l’Europe quand elle a été remise en cause (France, Pays-Bas, Irlande…) ? C’est simple, elle a continué et persévéré, mais en réalité il ne pouvait en être autrement étant donné la logique dans laquelle les élites européennes se sont enfermées. Le tour idéologique qu’a pris la construction européenne a bien été montré par Roland Hureaux dans son livre « Les Hauteurs Béantes de l’Europe ». « L’idéologie est, dit Jean Baechler « la volonté d’organiser la société à partir d’un principe unique » »…qu’est-ce que cette volonté de construire un Etat-unique européen sinon de l’idéologie ? Dans la préface à la seconde édition, Roland Hureaux met en garde : «  comment imaginer que l’institution européenne, si elle ne tient pas compte de la volonté populaire dans son fondement, en tienne compte dans ses décisions au jour le jour, sur tel ou tel sujet ? »

C’est à une fuite en avant perpétuelle à laquelle on assiste, François Asselineau faisant à bon droit référence au « stratagème des chaînes » de Sun Tzu :
« Lorsqu’un faible est au milieu des requins, tout porte à penser qu’il est une proie facile et sans marge de manœuvre. Mais, les requins étant des requins, si le stratège parvient – de manière invisible – à les engager dans des conflits entre eux, ils se polariseront suffisamment pour l’oublier et le laisser ainsi vivant et libre d’agir. Ce stratagème de l’imbroglio consiste à lier les oppositions entre elles dans un écheveau inextricable.
L’énergie de chacun se consomme dans les oppositions, préparations, mises en œuvre, vengeances… de sorte que le stratège, non concerné, en sorte indemne. (…) » (3)

Et effectivement, la construction européenne est sans cesse prise dans de nouveaux problèmes dont elle entends sortir qu’avec une concentration plus grande des pouvoirs.

Nouvelle avancée : les Etats devront désormais soumettre leurs budgets à une structure supranationale sans qu’à aucun moment on ait consulté les peuples  :
« Les ministres des Finances de l'Union européenne ont donné mardi leur accord pour que leurs projets de budgets nationaux soient examinés au niveau européen au printemps de chaque année à partir de 2011, avant qu'ils ne soient adoptés par leurs Parlements. On peut se poser la question de savoir si les Parlements nationaux conservent leur utilité. Une fois qu'un projet de budget aura reçu l'aval de Bruxelles,  l'ardeur modificatrice des pauvres députés de la région France sera bien refroidie. » (4)

Une logique qui demande à être arrêtée  

On assiste en fait - comme cela avait été prédit par les observateurs avisés – à la constitution d’un véritable Etat unique européen. Et il serait bon de prendre la mesure de ce que cela signifie, on sait déjà qu’une grande majorité des textes votés dans le Parlement sont d’origine communautaire (réglements, directives), que la jurisprudence de la cour de justice de l’union tout comme le droit de l’union priment sur les normes internes. Les institutions européennes ont leur Parlement, leur exécutif, les Etats surendétés cherchent à présent à faire des économies drastiques, quite à liquider des pans de leurs pouvoirs régaliens, par exemple avec la diplomatie, pour économiser quelques millions -alors que la dette se chiffre en milliards - pour faire la place au nouveau service diplomatique européen avec à a sa tête la britannique et atlantiste Catherine Ashton. Pas étonnant alors d’entendre David Pujadas poser la question : «  la diplomatie française vit-elle au dessus de ses moyens ? ».

L’exemple de la décentralisation peut à ce sujet servir de modèle : en décentralisant nombre de compétences de l’Etat on a bien souvent créé de nouveaux problèmes puisque l’Etat central dans le même temps n’avait pas abandonné les siennes. Aujourd’hui, on entreprend de « rationnaliser » l’ensemble, c’est notamment la « RGPP », la révision générale des politiques publiques qui profite de l’aggravation des finances publiques pour lancer une cure d’austérité (qui n’est cependant pas passée par la finance).
Ce schéma s’applique tout à fait à l’empilement structurel qu’a causé la construction européenne : avec des parlements et gouvernements nationaux ayant perdu l’essentiel de leur raison d’être, l’Etat unique européen préfère nouer ses relations directes avec les régions. Il faut s'attendre à ce qu'un jour on considère ce cadre national et ses institutions trop encombrant ! A noter que cette dérive fédéraliste est plus nette encore qu’en ce qui concerne les Etats-Unis, eu égard aux domaines toujours plus important des compétences accaparées par l’Union.

A quand le dépôt de bilan ?

Aujourd’hui, il faut faire le bilan car on est bien loin de la croissance promise ou du cadre révé pour affronter les défis de la mondialisation. La « stratégie de Lisbonne », axe majeur de politique économique et de développement de l'Union européenne entre 2000 et 2010, décidé au Conseil européen de Lisbonne de mars 2000 par les quinze États membres d'alors voulait faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d'ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ».
Il serait bon aujourd’hui de tirer les leçon de cet échec (crise financière permise par la libéralisation de la circulation des capitaux, plan d’austérité continental, vérouillage technocratique…) et certainement pas à la façon de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel !

L’Union européenne, de plus en plus, carbure à l’illégitimité, elle enfle telle une bulle qui menace d’exploser à tout instant, n’ayant plus le fondement démocratique nécessaire à son développement.

P.S : Signe du sérieux de la situation un économiste comme Jacques Sapir appelle désormais à la constitution de « Comités d’Action et de Résistance » et à la mise en œuvre de l’article 16 de la Constitution « pour rétablir la Démocratie et par là la souveraineté du peuple ». (5)




Eurokritik

Dix huit mois décisifs, par Jacques SAPIR





La suspension, probablement temporaire, du mouvement social qui s’est manifesté à travers l’opposition au projet de réforme des retraites du gouvernement ouvre ce que l’on peut appeler la « grande » année électorale. Désormais, il est clair que tous les acteurs vont avoir les yeux rivés sur les échéances de 2012. Cela ne signifie pas que tout se réduise à cette forme de lutte politique. Cependant, pour tenter de prolonger le mouvement social dans ce nouveau contexte il faut tirer les leçons de ce que nous venons de vivre depuis septembre, et se projeter au-delà.

Une victoire tactique et une défaite stratégique.
La première leçon est, incontestablement, que si le gouvernement a remporté une victoire tactique contre le mouvement social il l’a payée d’un prix exorbitant. Cette victoire pourrait se transformer en une défaite stratégique.
Nul ne peut contester que ce mouvement se soit soldé par une défaite tactique. La reprise du travail, dans le secteur pétrolier et dans les ports, le confirme. Cette défaite est en partie due à l’attitude des syndicats qui n’ont pas préparé les travailleurs à la brutalité de ce gouvernement et à l’emploi de la réquisition des travailleurs comme arme pour casser la grève. En dépit des discours des dirigeants syndicaux, il était évident qu’il y avait différentes stratégies à l’œuvre dans le mouvement. De ce point de vue, la CFDT apparaît bien comme le « maillon faible » du front syndical, comme cela fut constaté depuis 1995.
Cette défaite est aussi, pour partie, le produit du poids que commencent à exercer les échéances électorales sur l’opinion. Pourquoi entrer dans une grève longue, aux redoutables conséquences financières pour les travailleurs, quand on pense qu’un changement de majorité est très probable en 2012 ? Pourtant, cette défaite n’a pas entamé la combativité des salariés. En ce sens, le succès du gouvernement est purement tactique.
Tous les éléments qui permettent de penser que l’on est en présence d’une défaite stratégique du gouvernement et du Président sont en effet présents. Tout d’abord, la légitimité du mouvement est restée est restée très forte dans l’opinion, même vers la fin de ce dernier. Il est ainsi significatif que les acteurs politiques, de droite mais aussi de gauche, sortent affaiblis alors que l’image des syndicats est très largement positive.
Ensuite, l’usage de la force – les réquisitions de travailleurs – ont fait toucher du doigt à une génération de salariés la violence de la lutte des classes. Ce souvenir ne s’évanouira pas. Le sentiment d’une injustice profonde va rester, et avec ce dernier la volonté de prendre une revanche. Ici, c’est toute une nouvelle génération qui a fait l’expérience de la lutte collective.
Enfin, qui n’a pas constaté l’accumulation des rancoeurs et des griefs contre ce gouvernement et contre le Président ? La liste est longue qui va du bouclier fiscal aux retraites en passant par le népotisme assumé (l’affaire de Jean Sarkozy à l’EPAD) aux multiples preuves de collusion de ce pouvoir avec les plus riches. Ce qui s’est joué dans ce mouvement, c’est la transformation de l’image de Nicolas Sarkozy d’un Président « volontariste », courrant d’un incendie à l’autre avec des « solutions », à celle d’un Président qui parle mais n’agit pas. Sauf, bien entendu, quand il s’agit de défendre les intérêts d’une classe, voire d’une caste quand on considère le nombre réel des bénéficiaires de sa politique.
Il reste à analyser un élément important. À l’issue du mouvement, le discrédit ne touche pas que le Président et son camp mais il affecte aussi les principaux responsables du PS. Si près de 68% des Français ont une opinion défavorable de Nicolas Sarkozy, ils sont près de 55% pour Martine Aubry ; les autres dirigeant écopent de scores similaires. Pourtant, on a pu voir les différents ténors du PS participer aux manifestations, qui – elles – ont eu l’assentiment d’une large majorité des Français. D’où vient alors ce qui apparaît comme une incohérence ?
On peut penser que les Français reprochent en fait au PS l’incohérence de ses réponses. Ce ne sont pas les propositions faites au début du mois d’octobre sur le commerce international, la risible conversion au « juste échange » qui fut justement dénoncée par Laurent Pinsolle1, qui pourrait les faire changer d’avis.
La régression sociale que nous connaissons depuis des années, et dont la réforme des retraites n’est que l’une des facettes, a trois causes :
-          le libre-échange,
-          la financiarisation de l’économie induite par le refus des contrôles des capitaux
-          et le fonctionnement de la zone Euro.
Un ancien du PS, passé au Parti de Gauche, Jacques Généreux pour ne pas le nommer, identifie nettement ces trois causes dans un ouvrage qui vient de sortir2.
À refuser de prendre à bras le corps les problèmes réels, à vouloir substituer l’accompagnement social (comme on parle d’un accompagnement thérapeutique) du néolibéralisme à la lutte pour la souveraineté et le progrès social, le PS a perdu lui aussi toute légitimité. Il en paye aujourd’hui le prix.
Tel est donc la situation alors que nous ne sommes plus qu’à quelque dix-huit mois de l’élection présidentielle et des élections législatives. La victoire sur le mouvement n’a fait que nourrir et renforcer l’esprit de résistance, quand ce n’est pas celui de vengeance, voire de haine, à l’égard du pouvoir. Mais, ceci ne profite nullement à l’adversaire prétendument naturel de ce dit pouvoir. Le PS a décidément trop partie liée au « système » pour prétendre représenter une véritable alternative. Il est cependant possible que, par défaut comme l’on dit en informatique, il finisse par profiter de cet état de fait. À moins que cette situation ne profite a un quelconque démagogue que les grands médias audio-visuels auront indirectement fait germer.
L’issue de la crise ouverte par le mouvement social, et que la victoire tactique du pouvoir n’a pas fermée, dépendra largement de la capacité à faire émerger une véritable alternative. 

De la nécessaire rupture et de ses risques de dévoiements.
Aujourd’hui plus que jamais, une rupture est nécessaire avec les politiques mises en œuvre à gauche comme à droite depuis le tournant de 1982-1983.
Nicolas Sarkozy s’était fait élire sur ce thème en le dévoyant totalement. Son échec est aujourd’hui patent. Ce ne sont pas les surenchères dans l’européisme ou l’atlantisme qui arriveront à le masquer.
La rupture est nécessaire pour éviter le piège de la déflation européenne qu’organisent tant les apôtres de l’équilibre budgétaire que les partisans d’une gouvernance européenne qui se réduirait à un contrôle sur les dépenses.

Or, on sait bien que le plein-emploi et la première des variables en ordre d’importance pour l’équilibre du régime des retraites. Toute politique de déflation nous condamne à répéter le scénario dit de la « réforme ». Ajoutons, ensuite, qu’il y a une grande malhonnêteté à utiliser l’argument de « l’allongement de la durée de vie moyenne ». Compte tenu des différences suivant les catégories socioprofessionnelles la moyenne ici n’a guère de signification autre que mathématique. L’espérance de vie médiane serait un critère déjà plus réaliste. Au-delà, il faudrait ajuster l’age de départ aux conditions de pénibilité telles qu’elles se reflètent dans l'espérance de vie par profession, voire par métier. Telle est le sens de la revendication des syndicats sur la pénibilité, à laquelle le gouvernement a répondu de manière stupide par la notion de « handicap », ce qui ne peut que provoquer une montée des pressions sur les médecins pour accorder les taux de « handicap » requis. Notons encore que ainsi on va créer un nombre important de maladies psychosomatiques, qui viendront s’ajouter à celles déjà provoquées par le stress au travail. Quand on sait que dans des pays aux structures relativement comparables à celles de la France (Suède et Suisse) le coût de ces maladies (dites stress-induites) est de l’ordre de 3% du PIB, on voit que l’on a fait que déplacer le problème du déficit d’une caisse à l’autre.

La véritable rupture consisterait à mettre en place des écluses au niveau des échanges, qu’il s’agisse des droits de douane pour les pays hors UE ou de montants compensatoires pour certains des pays de l’UE, afin de compenser les écarts entre les niveaux de productivité et ceux des salaires globaux (en y incluant les charges). Le libre-échange ne fait qu’organiser la concurrence entre salariés, et entre systèmes sociaux dans le sens du « moins coûtant, moins disant » alors que la véritable concurrence devrait être celle entre les projets entrepreneuriaux. Elle s’accompagnerait du retour à un système de contrôle des capitaux, afin d’éviter les pratiques de concurrence fiscale et l’extension de la financiarisation. Elle se complèterait, pour les pays de la zone Euro, de la prise en compte de la différence des régimes d’inflation structurelle, ce qui nous conduirait à passer de la monnaie unique à la monnaie commune, et au retour à la souveraineté monétaire, protégée par le contrôle des capitaux mais réglementée par une coordination propre justement au régime de la monnaie commune.
Ces mesures ne constitueraient que le début d’une chaîne, une condition nécessaire mais pas encore suffisante, dont la cohérence ne serait atteinte qu’avec un accroissement des investissements dans le domaine des services publics et des biens collectifs et une véritable politique industrielle menée ici encore dans le cadre d’une coopération interétatique. Il faudrait alors suspendre et réviser une partie des directives européennes.
Notons ici qu’en l’absence de mécanismes organisant l’expulsion d’un contrevenant hors de la zone Euro ou de l’Union Européenne, un gouvernement résolu à la rupture disposerait de marges de manœuvres importantes. Quand on dit «on ne peut pas », c’est en réalité qu’on ne veut pas.
Cependant, il est clair qu’en l’absence d’une alternative clairement constituée, les risques de dévoiements dans de fausses ruptures sont aujourd’hui importants. Pour ne donner qu’un exemple, l’élection d’un Dominique Strauss-Kahn avec son auréole de directeur du FMI serait le type même de « fausse rupture ». La menace de cette candidature, dont on voit bien qu’elle commence dès à présent à être orchestrée dans la presse, est bien réelle. Ceci ne ferait que consolider les tendances déflationnistes actuelles. La pression exercée par les grands médias audiovisuels est importante. Elle crée l’équivalent du « framing effect » ou « effet de contexte » qui amène, inconsciemment, les individus à changer l’ordre de leurs préférences et, de cette manière indirecte, conditionne leur choix3.
Il y a deux façons de se prémunir contre pareil dévoiement. La première consiste à ce que les partis de la gauche de la Gauche expriment publiquement leurs réticences contre la présence parmi les candidats d’un homme qui a présidé à une organisation coupable de répandre la misère et le dénuement dans bien des pays. Dans la mesure où, pour être élu, il faudrait à notre possible candidat rassembler toutes les voix de gauche, une pression même marginale est capable de le faire réfléchir. Cependant, pareille démarche ne saurait être répétée systématiquement sous peine de perdre de sa crédibilité et par là de son efficacité. La seconde façon consiste à constituer dès à présent et sur la base de la mobilisation que l’on vient de connaître, des Comités d’Action et de Résistance. Largement ouverts à tous les participants du mouvement social, délibérément unitaires, ces comités pourraient être des structures ayant trois fonctions. Elles permettraient tout à la fois de sortir militants et sympathisants de leur isolement qui les rend vulnérables aux campagnes d’opinion et au « framing effect », de continuer à faire vivre la mobilisation en ces longs dix-huit mois qui précèdent les élections, enfin de servir de caisse de résonance pour la préparation de nouveaux combats.
Ces Comités d’Action et de Résistance peuvent être le moyen de garantir que la nécessaire rupture ne sera pas dévoyée. Ils seraient la meilleure réponse à apporter à la victoire tactique du pouvoir en indiquant que les salariés sont en mesure d’inscrire leur protestation dans la durée. 

Légitimité, Légalité et Démocratie à l’épreuve.
L’une des leçons les plus claires que l’on puisse tirer du mouvement social de ces dernières semaines est qu’il a bénéficié d’une très forte légitimité, chose qui va de pair avec le discrédit qui frappe une bonne partie des élites politiques. Le gouvernement et le Président ont voulu opposer à cela la légitimité qu’ils tirent de l’élection. Le conflit de légitimité ne saurait pourtant exister que dans la tête de quelques-uns. Il relève en fait de l’ignorance dans laquelle se trouvent nombre de commentateurs.
L’élection ne garantit pas en effet la légitimité pour la totalité du mandat, ainsi que le prétendent tant les portes paroles du gouvernement que ceux du Président. Ceci revient à oublier, ou à ignorer, la différence qui existe entre le « Tyrannus absque titulo » et le « Tyrannus ab exertitio ».
Dans le premier cas, on appelle « Tyran », ou frappé d’illégitimité, celui qui arrive au pouvoir par des voies injustes. Ceci n’est pas le cas du pouvoir actuel et nul n’a contesté les élections tant présidentielles que législatives, ni leurs résultats. Mais, et l’on voit ici que la légitimité ne se confond pas avec la légalité, nous avons un second type de « Tyran », celui qui est « arrivé au pouvoir par des voies justes commet des actes injustes ». Tel est le cas devant auquel nous sommes confrontés aujourd’hui.
De fait, et exprimés en termes modernes, ceci revient à dire qu’un candidat ne saurait à la veille de son élection tout prévoir et faire des promesses couvrant la totalité du champ des possibles. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le législateur a, fort justement, proscrit le mandat impératif. Quand le candidat désormais élu doit faire face à des éléments imprévus, ou doit prendre des décisions par rapport auxquelles il ne s’est engagé que de manière très vague, il doit nécessairement faire la preuve de nouveau de sa légitimité et ne saurait la tenir pour acquise du simple fait de son élection.
Or, nous avons typiquement sur la question des retraites un débat sur la « justice », qui renvoie aux principes mêmes de notre Constitution, tels qu’ils sont exprimés dans son préambule. Notons, d’ailleurs, que ce débat fut précédé par quelques autres, qui ne plaidaient pas franchement pour le gouvernement.
En cherchant à passer « en force », en refusant le débat sur le fond, le pouvoir a été contraint d’exercer des moyens qui, étant dès lors dépourvu de légitimité, sont devenus par eux-mêmes des facteurs de trouble et de désordres. Il se propose désormais de doubler la mise en jetant en chantier le projet d’un nouveau traité européen qui sera probablement appelé à être ratifié en contrebande par des majorités de circonstance.
La constitution de ce pouvoir en « Tyrannus ab exertitio » se révèle dans ses actes présents comme dans ses desseins futurs.
Ceci ne fait que révéler la crise de la Démocratie que nous vivons de manière particulièrement intense depuis 2005 et qui s’est révélée au grand jour par l’abstention phénoménale lors des élections européennes. Dans une telle situation, les trajectoires que peuvent décrire les mouvements sociaux dépassent, et de très loin, leurs objectifs immédiats. Certains ont remarqué la dimension « anti-Sarkozy » qu’avait revêtue le mouvement. Mais nul ne s’est interrogé sur son origine. Dans ce mouvement s’est exprimée très profondément l’illégitimité du pouvoir et le refus de cette illégitimité par le peuple.

La Tyrannie appelle alors la Dictature. Ce mot ne doit pas être ici entendu dans son sens vulgaire, qui en fait un synonyme du premier, mais bien dans son sens savant. La Dictature est en effet une partie intégrante de la Démocratie. Il s’agit de la fusion temporaire des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire) dans le but de rétablir les principes de la Démocratie. C’est bien un pouvoir d’exception, mais dans le cadre des principes de l’ordre démocratique.
Il faut donc poser la question de savoir si, pour rétablir la Démocratie et par là la souveraineté du peuple, compte tenu des dérives que nous connaissons depuis certaines années, il ne nous faudra pas en passer par l’exercice de la Dictature. Cette dernière n’aurait alors pas d’autres buts que de rétablir dans son intégralité les principes de notre Constitution, tels qu’ils sont inscrits dans son préambule où l’on affirme le principe d’une République sociale. Quand j’ai évoqué, il y a quelques semaines, la possibilité de gouverner par l’article 16 pour mettre entre parenthèses certains des traités qui font obstacle à l’accomplissement des principes contenus dans le préambule de notre Constitution, je ne pensais pas à autre chose.
Il est certes possible que l’on puisse éviter encore d’y avoir recours, et que l’on puisse sauver notre démocratie si malade et si mal traitée. Mais, ce sera par la combinaison des formes actuelles avec une organisation permanente d’une partie de la population dans les Comités d’Action et de Résistance et par le recours, sur des questions précises et avec un libellé clair, au référendum.
Cependant, plus nous avançons et nous éloignons des principes de la Démocratie et plus la Dictature apparaîtra comme la seule issue qui nous reste possible. Tel est, aussi, l’enjeu de ces dix-huit mois qui nous séparent des échéances électorales de 2012.

Jacques SAPIR
Directeur d’études à l’EHESS
1 L. Pinsolle, « Le juste échange du PS : un alibi », sur Marianne 2, le 10 octobre 2010.
2 J. Généreux, La Grande Régression, Le Seuil, Paris, 2010.
3 Les lecteurs trouveront l’explication des mécanismes du « framing effect » dans J. Sapir, Quelle économie pour le XXIè siècle, Odile Jacob, Paris, 2005, chapitre I.


Remarques complémentaires :

L'article 16 de la constitution de 1958 dispose :

« Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacées d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel. Il en informe la nation par un message. Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d'assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d'accomplir leur mission. Le Conseil constitutionnel est consulté à leur sujet. Le Parlement se réunit de plein droit. L'Assemblée nationale ne peut être dissoute pendant l'exercice des pouvoirs exceptionnels. » 

Extraits du Préambule de la Constitution de 1946 (faisant partie du bloc de constitutionnalité)
"1. Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d'asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l'homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République.
2. Il proclame, en outre, comme particulièrement nécessaires à notre temps, les principes politiques, économiques et sociaux ci-après :
5. Chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi. Nul ne peut être lésé, dans son travail ou son emploi, en raison de ses origines, de ses opinions ou de ses croyances.
6. Tout homme peut défendre ses droits et ses intérêts par l'action syndicale et adhérer au syndicat de son choix.
7. Le droit de grève s'exerce dans le cadre des lois qui le réglementent.
9. Tout bien, toute entreprise, dont l'exploitation a ou acquiert les caractères d'un service public national ou d'un monopole de fait, doit devenir la propriété de la collectivité.
10. La Nation assure à l'individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.
11. Elle garantit à tous, notamment à l'enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence.
12. La Nation proclame la solidarité et l'égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales."

Citation :
"Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme
A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !"
Denis Kessler ex-vice-président du Medef.
Eurokritik