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vendredi 19 août 2011
mardi 16 août 2011
« La croissance allemande connaît un brutal coup de frein »
Extraits d'un article de lacroix.com :
(...) la croissance allemande a connu au deuxième trimestre un coup de frein bien plus brutal que prévu.
Ce coup de mou printanier pourrait servir ceux, encore majoritaires en Allemagne, qui refusent de lancer des obligations européennes synonymes de taux d'intérêt plus doux pour les pays en crise, mais plus salés pour Berlin.
Le produit intérieur brut allemand (PIB) n'a augmenté que de 0,1% au deuxième trimestre par rapport au premier (…) L'Allemagne a fait à peine mieux que la France (…)
(…)
Chose inhabituelle pour un pays champion des exportations, le commerce extérieur a apporté une contribution négative au PIB allemand au printemps, c'est-à-dire que les importations ont dépassé les exportations.
(…)
Source : Lacroix.com
dimanche 7 août 2011
Hubert Védrine : "Le fédéralisme n'est pas la solution"
Extraits d'une tribune parue dans Le Monde :
(...)
Mais si (le fédéralisme) cela veut dire transfert supplémentaire de souveraineté, en quoi serait-ce automatiquement un progrès ? (...)
les nouveaux fédéralistes proposent plus : qu'un "ministre des finances", ou de "l'économie", puisse arbitrer le cas échéant contre un gouvernement ou un Parlement national. Franchir ce pas, ce serait ouvrir un nouveau chapitre de l'histoire européenne, celui de l'Europe post-démocratique, tentation perceptible dans les milieux économiques,européistes, technocratiques ou médiatiques.
(...) Quel gouvernement européen lui transmettrait ses pouvoirs, alors même que le consentement àl'impôt est à l'origine même du processus démocratique ?
L'ACCORD DU 21 JUILLET
(...) ceux qui exigent ce saut dans l'inconnu ne contestent pas l'imposition à toute la zone euro (devenue un espace disciplinaire de surveillance et de sanctions), l'unidimensionnelle politique de rigueur à l'allemande, (...)
De toute façon, même si c'était une bonne idée, une révision majeure du traité de Lisbonne, avec des années de controverses, est hors de portée. Quel gouvernement voudra relancer l'Union dans un tel parcours du combattant, sous l'épée de Damoclès des ratifications ? De toute façon, l'Allemagne, qui conteste (via la Cour de Karlsruhe) la légitimité démocratique des institutions européennes, n'en voudra pas.
(...)
Hubert Védrine, ancien ministre des affaires étrangères
jeudi 4 août 2011
mardi 12 juillet 2011
lundi 11 juillet 2011
La Grèce ou le théâtre d'ombres européen
Extraits de cet article de Roland Hureaux mis en ligne sur Marianne2.fr
L’aide apporte à la Grèce est certes conditionnée par des exigences chaque fois plus rigoureuses ; mais personne ne pense plus sérieusement que ces exigences, qui surpassent largement les capacités de l’économie et de la société grecque, seront jamais satisfaites.
En fait, ces exigences servent surtout à sauver la face des principaux décideurs. (...)
L’aide apporte à la Grèce est certes conditionnée par des exigences chaque fois plus rigoureuses ; mais personne ne pense plus sérieusement que ces exigences, qui surpassent largement les capacités de l’économie et de la société grecque, seront jamais satisfaites.
En fait, ces exigences servent surtout à sauver la face des principaux décideurs. (...)
Pourquoi cette comédie ?
D’abord, parce que les dirigeants occidentaux peuvent légitimement craindre que l’effondrement de la Grèce (qui pèse tout de même plus que Lehman Brothers) ait des conséquences incalculables et cela, bien au-delà de l’Europe. Cet effondrement peut relancer la crise mondiale, provoquer une nouvelle panique boursière ou bancaire. (...)
En France et en Allemagne, la menace se trouve redoublée du fait de l’engagement des banques auprès de l’Etat grec. La faillite de la Grèce ne serait-elle pas aussi celle du Crédit agricole et de la BNP-Paribas ? (...)
En France et en Allemagne, la menace se trouve redoublée du fait de l’engagement des banques auprès de l’Etat grec. La faillite de la Grèce ne serait-elle pas aussi celle du Crédit agricole et de la BNP-Paribas ? (...)
La crédibilité de la classe politique en cause
Mais par derrière ce qu’il faut bien appeler un acharnement thérapeutique, se trouve aussi le fait que la classe politique de toute l’Europe occidentale a engagé sa crédibilité sur l’euro, comme la classe politique de l’Union soviétique sous Brejnev avait engagé sa crédibilité sur la théorie communiste. (...)
Je demandai une fois à un proche de Sarkozy ce qu’il ferait si l’euro s’effondrait avant mai 2012. Il me répondit tout à trac : « Combien faut-il mettre au pot pour que l’euro tienne jusque là ! ». Etonnante réponse ! Il aurait pu dire : le président est un leader de crise, il saura bien gérer ce genre de situation. Non : le scénario d’une élection présidentielle française après un éclatement de l’euro, pour un certain establishment, est inenvisageable. (;..)
Autre question : qu’est-ce donc qui peut mettre un terme à cette politique de sauvetage à la petite semaine et donc précipiter la fin de l’euro ? Une partie de la réponse réside dans le peuple grec : s’il se révolte de manière si violente que les engagements de son gouvernement perdent toute crédibilité, peut-être la communauté internationale se rendra-t-elle à l’évidence ?
Une autre partie se trouve chez les juristes allemands. Certes, la classe politique allemande est aussi mouillée dans l’euro que la française et, même si elle a l’air de se laisser tirer l’oreille, la chancelière Merkel boira, n’en doutons pas, le calice jusqu’à la lie, pour les mêmes raisons que son homologue français. Une action a toutefois été engagée devant le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe par un groupe d’économistes et de juristes hostiles à l’euro. Le même groupe avait déjà fait admettre à la cour suprême allemande que le droit européen n’était pas opposable à un certain nombre de droits fondamentaux du peuple allemand (alors qu’en France, le Conseil constitutionnel a pris le parti inverse : rien n’est opposable au droit européen). Il essaye maintenant de faire reconnaître, au nom du droit de propriété et donc de la stabilité de la monnaie, que l’aide à la Grèce et aux autres PIIGS est illégale : à la fois contraire au traité de Lisbonne et au droit de propriété, car inflationniste. Jacques Sapir a montré comment le seul moyen de sauver encore quelque temps l’euro était de monétiser la dette des pays les plus vulnérables et donc de lancer l’Europe dans une spirale inflationniste. C’est ce que les Allemands dont nous parlions voudraient interdire. L’affaire a été plaidée le 4 juillet. Si elle aboutit, les mains de la chancelière seront liées.
Je demandai une fois à un proche de Sarkozy ce qu’il ferait si l’euro s’effondrait avant mai 2012. Il me répondit tout à trac : « Combien faut-il mettre au pot pour que l’euro tienne jusque là ! ». Etonnante réponse ! Il aurait pu dire : le président est un leader de crise, il saura bien gérer ce genre de situation. Non : le scénario d’une élection présidentielle française après un éclatement de l’euro, pour un certain establishment, est inenvisageable. (;..)
Autre question : qu’est-ce donc qui peut mettre un terme à cette politique de sauvetage à la petite semaine et donc précipiter la fin de l’euro ? Une partie de la réponse réside dans le peuple grec : s’il se révolte de manière si violente que les engagements de son gouvernement perdent toute crédibilité, peut-être la communauté internationale se rendra-t-elle à l’évidence ?
Une autre partie se trouve chez les juristes allemands. Certes, la classe politique allemande est aussi mouillée dans l’euro que la française et, même si elle a l’air de se laisser tirer l’oreille, la chancelière Merkel boira, n’en doutons pas, le calice jusqu’à la lie, pour les mêmes raisons que son homologue français. Une action a toutefois été engagée devant le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe par un groupe d’économistes et de juristes hostiles à l’euro. Le même groupe avait déjà fait admettre à la cour suprême allemande que le droit européen n’était pas opposable à un certain nombre de droits fondamentaux du peuple allemand (alors qu’en France, le Conseil constitutionnel a pris le parti inverse : rien n’est opposable au droit européen). Il essaye maintenant de faire reconnaître, au nom du droit de propriété et donc de la stabilité de la monnaie, que l’aide à la Grèce et aux autres PIIGS est illégale : à la fois contraire au traité de Lisbonne et au droit de propriété, car inflationniste. Jacques Sapir a montré comment le seul moyen de sauver encore quelque temps l’euro était de monétiser la dette des pays les plus vulnérables et donc de lancer l’Europe dans une spirale inflationniste. C’est ce que les Allemands dont nous parlions voudraient interdire. L’affaire a été plaidée le 4 juillet. Si elle aboutit, les mains de la chancelière seront liées.
(...)
L'absurde combat de l'Europe contre les agences de notation
Extraits de cet article mis en ligne sur Marianne2.fr
(...)
L'indignation des dirigeants européens serait d'ailleurs bien plus crédible si ces derniers n'avaient, ces dernières années, constamment œuvré pour renforcer le pouvoir de ces agences. Ainsi, c'est bien lors des récents accords de Bâles (dit Bâles II), transposés en directive européenne en 2006, que les agences de notations se sont vues officiellement attribuées un rôle de régulateurs par les autorités européennes. Grâce à cette directive entrée en application le 1er janvier 2007, l'Europe a obligé les banques à tenir compte des évaluations des agences pour calculer le risque de créance et constituer leurs réserves. De fait, cette directive contraint les banques européennes à retirer de leur bilan toutes les créances dont la note est dégradée, rendant encore plus difficile le financement des États en difficulté.
Mais, plus généralement, l'Europe est victime de l'absurdité de ses propres règles dont la logique a conduit à la privatisation de l'ensemble des systèmes de financement des États. Car si les agences de notation ont le pouvoir de mettre un État en faillite, c'est bien parce que les règles européennes actuelles imposent aux membres de l'UE de faire exclusivement appel aux institutions privées pour se financer. Ainsi, contrairement à ce qu'on trouve chez les autres puissances économiques (en particulier aux États-Unis) il est interdit à la Banque centrale européenne de financer les déficits publics. De même, la solidarité entre partenaires européens est limitée au strict minimum (rappelons au passage que les « aides » attribuées à la Grèce sont des prêts rémunérés à un taux de 4,2%). La situation européenne est absurde au point d'accorder aux banques privées un taux de refinancement public de 1,5% (taux de la BCE) tandis qu'elle interdit de facto à ces mêmes banques de prêter à moins de 5% (prix du risque oblige) aux pays qui connaissent des difficultés. Enfin, les règles actuelles de l'Union interdisent toute possibilité de fédéraliser des dettes nationales, puisque, d'après les traités, il est impossible à l'Union d'emprunter et d'émettre des obligations en son nom.
Dans ces conditions, la colère des européens contre les agences de notation ressemble à celle d'un enfant qui, ayant construit un beau château de cartes sur une dune de sable, s'indignerait que la brise du soir puisse faire effondrer son bel édifice.
David Cayla est économiste à l'Université d'Angers.
(...)
L'indignation des dirigeants européens serait d'ailleurs bien plus crédible si ces derniers n'avaient, ces dernières années, constamment œuvré pour renforcer le pouvoir de ces agences. Ainsi, c'est bien lors des récents accords de Bâles (dit Bâles II), transposés en directive européenne en 2006, que les agences de notations se sont vues officiellement attribuées un rôle de régulateurs par les autorités européennes. Grâce à cette directive entrée en application le 1er janvier 2007, l'Europe a obligé les banques à tenir compte des évaluations des agences pour calculer le risque de créance et constituer leurs réserves. De fait, cette directive contraint les banques européennes à retirer de leur bilan toutes les créances dont la note est dégradée, rendant encore plus difficile le financement des États en difficulté.
Mais, plus généralement, l'Europe est victime de l'absurdité de ses propres règles dont la logique a conduit à la privatisation de l'ensemble des systèmes de financement des États. Car si les agences de notation ont le pouvoir de mettre un État en faillite, c'est bien parce que les règles européennes actuelles imposent aux membres de l'UE de faire exclusivement appel aux institutions privées pour se financer. Ainsi, contrairement à ce qu'on trouve chez les autres puissances économiques (en particulier aux États-Unis) il est interdit à la Banque centrale européenne de financer les déficits publics. De même, la solidarité entre partenaires européens est limitée au strict minimum (rappelons au passage que les « aides » attribuées à la Grèce sont des prêts rémunérés à un taux de 4,2%). La situation européenne est absurde au point d'accorder aux banques privées un taux de refinancement public de 1,5% (taux de la BCE) tandis qu'elle interdit de facto à ces mêmes banques de prêter à moins de 5% (prix du risque oblige) aux pays qui connaissent des difficultés. Enfin, les règles actuelles de l'Union interdisent toute possibilité de fédéraliser des dettes nationales, puisque, d'après les traités, il est impossible à l'Union d'emprunter et d'émettre des obligations en son nom.
Dans ces conditions, la colère des européens contre les agences de notation ressemble à celle d'un enfant qui, ayant construit un beau château de cartes sur une dune de sable, s'indignerait que la brise du soir puisse faire effondrer son bel édifice.
David Cayla est économiste à l'Université d'Angers.
jeudi 16 décembre 2010
mercredi 29 septembre 2010
Le Manifeste des économistes atterrés (1)
Restitution en plusieurs parties du « manifeste des économistes atterrés », un manifeste d’économistes français critiquant la politique économique actuelle pratiquée au niveau de l’Europe.
Pour une lecture plus rapide et qui va à l'essentiel, les points importants sont mis en reliefs
Manifeste des économistes atterrés
CRISE ET DETTE EN EUROPE : 10 FAUSSES EVIDENCES, 22 MESURES EN DEBAT POUR SORTIR DE L’IMPASSE
Introduction
La reprise économique mondiale, permise par une injection colossale de dépenses publiques dans le circuit économique (des États-Unis à la Chine), est fragile mais réelle. Un seul continent reste en retrait, l’Europe. Retrouver le chemin de la croissance n’est plus sa priorité politique. Elle s’est engagée dans une autre voie : celle de la lutte contre les déficits publics. Dans l’Union Européenne, ces déficits sont certes élevés – 7% en moyenne en 2010 – mais bien moins que les 11% affichés par les États-Unis . Alors que des États nord-américains au poids économique plus important que la Grèce, la Californie par exemple, sont en quasi-faillite, les marchés financiers ont décidé de spéculer sur les dettes souveraines de pays européens, tout particulièrement ceux du Sud.
L’Europe est de fait prise dans son propre piège institutionnel : les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. Les marchés ont donc la clé du financement des États.
Dans ce cadre, l’absence de solidarité européenne suscite la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance. Il a fallu la dégradation, le 15 juin, de la note de la Grèce par l’agence Moody’s, pour que les dirigeants européens retrouvent le terme d’ « irrationalité » qu’ils avaient tant employé au début de la crise des subprimes. De même, on découvre maintenant que l’Espagne est bien plus menacée par la fragilité de son modèle de croissance et de son système bancaire que par son endettement public.
Pour « rassurer les marchés », un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, et des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les fonctionnaires sont les premiers touchés, y compris en France, où la hausse des cotisations retraites sera une baisse déguisée de leur salaire. Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant les services publics. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées. Le
chômage et la précarité de l’emploi se développeront nécessairement dans les années à venir. Ces
mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique.
Cette politique, qui a très provisoirement calmé la spéculation, a déjà des conséquences sociales très négatives dans de nombreux pays européens, tout particulièrement sur la jeunesse, le monde du travail
et les plus fragiles. A terme elle attisera les tensions en Europe et menacera de ce fait la construction
européenne elle-même, qui est bien plus qu’un projet économique. L’économie y est censée être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout, et particulièrement aujourd’hui au Portugal, en Espagne et en Grèce, trois pays qui étaient encore des dictatures au début des années 1970, il y a à peine quarante ans.
Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix dictés par l’idéologie,
la soumission à cette dictature n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe. La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers.
Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse.
Le logiciel néolibéral est toujours le seul reconnu comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les 2 services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tous temps et en tous lieux...
En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour
et que leurs fondements théoriques ne sont pas remis en cause. Les arguments avancés depuis trente
ans pour orienter les choix des politiques économiques européennes sont pourtant mis en défaut par
les faits. La crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences
répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers.
Qu’il s’agisse de
- l’efficience et de la rationalité des marchés financiers,
- de la nécessité de couper dans les dépenses pour réduire la dette publique,
- ou de renforcer le « pacte de stabilité »,
il faut interroger ces fausses évidences et montrer la pluralité des choix possibles en matière de politique économique. D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.
Nous faisons ci-dessous une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour
les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la
crise financière et ses suites. Il s’agit de fausses évidences qui inspirent des mesures injustes et inefficaces, face auxquelles nous mettons en débat vingt-deux contre-propositions. Chacune d’entre elles ne fait pas nécessairement l’unanimité entre les signataires de ce texte, mais elles devront être prises au sérieux si l’on veut sortir l’Europe de l’impasse.
FAUSSE EVIDENCE N°1 : LES MARCHES FINANCIERS SONT EFFICIENTS
Aujourd’hui, un fait s’impose à tous les observateurs : le rôle primordial que jouent les marchés financiers dans le fonctionnement de l’économie.
C’est là le résultat d’une longue évolution qui a débuté à la fin des années soixante-dix. De quelque manière qu’on la mesure, cette évolution marque une nette rupture, aussi bien quantitative que qualitative, par rapport aux décennies précédentes.
Sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme que certains ont nommée « capitalisme patrimonial », « capitalisme financier » ou encore « capitalisme néolibéral ». Ces mutations ont trouvé dans l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés financiers leur justification théorique.
En effet, selon cette hypothèse, il importe de développer les marchés financiers,
de faire en sorte qu’ils puissent fonctionner le plus librement possible, parce qu’ils constituent le seul mécanisme d’allocation efficace du capital. Les politiques menées avec opiniâtreté depuis trente ans sont conformes à cette recommandation.
Il s’est agi de construire un marché financier mondialement intégré sur lequel tous les acteurs (entreprises, ménages, États, institutions financières) peuvent
échanger toutes les catégories de titres (actions, obligations, dettes, dérivés, devises) pour toutes les
maturités (long terme, moyen terme, court terme).
Les marchés financiers en sont venus à ressembler au marché « sans friction » des manuels : le discours économique est parvenu à créer la réalité. Les marchés étant de plus en plus « parfaits » au sens de la théorie économique dominante, les analystes ont cru que le système financier était désormais bien plus stable que par le passé. La « grande modération » - cette période de croissance économique sans hausse des salaires qu’ont connus les USA de 1990 à 2007 - a semblé le confirmer.
Aujourd’hui encore le G20 persiste dans l’idée que les marchés financiers sont le bon mécanisme d’allocation du capital. La primauté et l’intégrité des marchés financiers demeurent les objectifs finaux que poursuit sa nouvelle régulation financière.
La crise est interprétée non pas comme un résultat inévitable de la logique des marchés dérégulés, mais comme l’effet de la malhonnêteté et de l’irresponsabilité de certains acteurs financiers mal encadrés par les pouvoirs publics.
Pourtant, la crise s’est chargée de démontrer que les marchés ne sont pas efficients, et qu’ils ne permettent pas une allocation efficace du capital.
Les conséquences de ce fait en matière de régulation et de politique économique sont immenses.
La théorie de l’efficience repose sur l’idée que les investisseurs recherchent et trouvent l’information la plus fiable possible sur la valeur des projets qui sont en concurrence pour trouver un financement.
A en croire cette théorie, le prix qui se forme sur un marché reflète les jugements des investisseurs et synthétise l’ensemble de l’information disponible : il constitue donc une bonne estimation de la vraie valeur des titres.
Or, cette valeur est supposée résumer toute l’information nécessaire pour orienter l’activité économique et ainsi la vie sociale.
Ainsi, le capital s’investit dans les projets les plus rentables et délaisse les projets les moins efficaces.
Telle est l’idée centrale de cette théorie : la concurrence financière produit des prix justes qui constituent des signaux fiables pour les investisseurs et orientent efficacement le développement économique.
Mais la crise est venue confirmer les différents travaux critiques qui avaient mis en doute cette proposition.
La concurrence financière ne produit pas nécessairement des prix justes. Pire : la 3 concurrence financière est souvent déstabilisante et conduit à des évolutions de prix excessives et irrationnelles, les bulles financières.
L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers consiste à transposer aux produits
financiers la théorie habituelle des marchés de biens ordinaires.
Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la « loi » de l’offre et de la demande : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande ; le prix va donc baisser et revenir près de son niveau d’équilibre.
Autrement dit, quand le prix d’un bien augmente, des forces de rappel tendent à freiner puis inverser cette hausse. La concurrence produit ce qu’on appelle des « feedbacks négatifs », des forces de rappel qui vont dans le sens contraire du choc initial.
L’idée d’efficience naît d’une transposition directe de ce mécanisme à la finance de marché.
Or, pour cette dernière, la situation est très différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer, non pas une baisse mais une hausse de la demande ! En effet la hausse du prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre, du fait de la plus-value réalisée. La hausse du prix attire donc de nouveaux acheteurs, ce qui renforce encore la hausse initiale.Les promesses de bonus poussent les traders à amplifier encore le mouvement. Jusqu’à l’incident, imprévisible mais inévitable, qui provoque l’inversion des anticipations et le krach.
Ce phénomène digne des moutons de Panurge est un processus à « feedbacks positifs », qui aggrave les déséquilibres.
C’est la bulle spéculative : une hausse cumulative des prix qui se nourrit elle-même. Ce type de processus ne produit pas des prix justes, mais au contraire des prix inadéquats.
La place prépondérante occupée par les marchés financiers ne peut donc conduire à une quelconque
efficacité.
Plus même, elle est une source permanente d’instabilité, comme le montre clairement la
série ininterrompue de bulles que nous avons connue depuis 20 ans :
- Japon,
- Asie du Sud-Est,
- Internet,
- Marchés émergents,
- Immobilier,
- Titrisation.
L’instabilité financière se traduit ainsi par de fortes fluctuations des taux de change et de la Bourse, manifestement sans rapport avec les fondamentaux de l’économie. Cette instabilité, née du secteur financier, se propage à l’économie réelle par de nombreux mécanismes.
Pour réduire l’inefficience et l’instabilité des marchés financiers, nous suggérons quatre mesures :
Mesure n°1 : cloisonner strictement les marchés financiers et les activités des acteurs financiers,
interdire aux banques de spéculer pour leur compte propre, pour éviter la propagation des bulles et des krachs
Mesure n°2 : Réduire la liquidité et la spéculation déstabilisatrice par des contrôles sur les mouvements de capitaux et des taxes sur les transactions financières
Mesure n°3 : limiter les transactions financières à celles répondant aux besoins de l’économie réelle (ex. : CDS uniquement pour les détenteurs des titres assurés, etc.)
Mesure n°4 : plafonner la rémunération des traders
Remarque d’un non spécialiste en économie : il est à noté que cette analyse et ce type de mesures (Glass Steagall Act. Etc.) visant à castrer la finance dérégulée sont depuis longtemps déjà préconisées par l’homme politique Jacques Cheminade.
De la nécessité de repenser rapidement la politique industrielle européenne
Les années 1980 et 90 furent, en matière de politique économique, celle de la pensée unique. Un certain consensus s’était installé en réponse à la crise et à la montée d’un chômage de masse dans les pays industrialisés : il fallait libéraliser pour restaurer la compétitivité des entreprises, réduire les prix donc l’inflation (c’était la désinflation compétitive) et donc stimuler la consommation et la croissance. La fin de la guerre froide, interprétée par certains comme une fin de l’histoire et la victoire du système libéral, accentua encore le mouvement de dérégulation. Tous les secteurs d’activité furent progressivement réformés : la banque, la finance, l’énergie, les transports mais aussi l’industrie stratégique et de défense.Longtemps accusée d’être une forteresse derrière laquelle les entreprises européennes étaient choyées et protégées par les Etats, l’Union européenne par la voie de sa Commission, adopta une position des plus orthodoxe : les aides d’Etats étaient très strictement encadrées, les politiques industrielles nationales proscrites, même la dépense publique et les déficits, parce que l’Euro, devaient être sous contrôle. Quoique des plus dogmatiques, les arguments de la Commission se défendaient : les politiques industrielles et commerciales sont injustes car à la portée des pays les plus riches alors qu’elles portent atteintes et pénalisent les pays les plus pauvres. Elles n’incitent pas, qui plus est, les entreprises à réaliser les investissements nécessaires pour améliorer leur productivité et leur compétitivité. Elles pénalisent finalement la croissance et ce, surtout dans un contexte de mondialisation, donc de compétition accrue. Pourtant, quelques 20 ans plus tard, on mesure aussi aujourd’hui les effets pervers de ces choix politiques. La récente crise grecque ou plus exactement crise de l’euro a mis en évidence les limites d’une monnaie et d’une politique monétaire unique au sein d’une zone économique somme toute assez disparate. Malgré les critères de convergence, les déficits publics n’ont cessé de se creuser. Certains diront que c’est la crise. Certes ! Mais c’est oublier bien vite qu’à l’aube de cette crise, en 2008, rares étaient les pays européens ayant effectivement résorbé leur déficit public… Plus insidieusement, le retrait des pouvoirs publics de certains secteurs d’activité a conduit à une réduction drastique, voire dangereuse des investissements dans ces secteurs, les financements privés n’ayant pas, loin s’en faut, égalé les fonds publics investis par le passé. Les pannes d’électricité se multiplient en Californie, la réputation du système ferroviaire britannique n’est plus à faire, etc. Au final le coût de ces dérégulations et avaries est, pour le contribuable et le client, plus élevé qu’il ne l’était par le passé (dans certains cas même, sans commune mesure) et c’est sans prendre en compte ce que pourrait coûter un retour en arrière et une renationalisation de ces activités. La situation est d’autant plus inquiétante aujourd’hui que la dérégulation fut l’occasion d’une démission des Etats et de la volonté politique. Démission politique court-termiste et à double face qui combine à la fois un désengagement patent des pouvoirs publics sur les projets de long terme, les investissements, sans pour autant (sauf exception) réellement tenter de maîtriser la dépense publique. A cause de cela, les pays européens n’ont aujourd’hui plus aucune visibilité quant à leur politique énergétique, à leur accès aux matières premières, à leur capacité d’innover et de rester (il n’est même plus question de devenir comme le stipulait l’objectif de Lisbonne en 2000) une économie de la connaissance. Hormis en Allemagne, la désindustrialisation se poursuit en Europe pénalisant l’emploi, les exportations et donc in fine la croissance économique et le poids de l’Europe sur la scène internationale.Cette perte d’influence accentue encore les problèmes et le manque de visibilité quant à l’avenir économique de la région. Il semble aussi que, parce que les réponses européennes de la Commission et du Conseil – mais les Etats n’en sont jamais très loin -, ont toujours été dogmatiques et idéologiques, elles ont multiplié les dissensions et les divisions en Europe, affaiblissant de facto la construction européenne. A cause de cela ensuite mais aussi de la crise (1), les pays européens affichent aujourd’hui des déficits énormes. Il n’est plus question que de réduction de la dépense publique, de budgets de rigueur pour rassurer les marchés financiers, l’Allemagne ou les instances européennes. Les symptômes et les remèdes n’ont pas changé et, une fois n’est pas coutume, c’est encore le long terme et les investissements qui en font les frais. La réduction des dépenses publiques conduira à l’abandon de projets majeurs pour notre avenir dans l’ensemble de l’Europe. L’exemple des dépenses militaires, des choix et arbitrages politiques qui vont en découler et des conséquences de ces choix sur les capacités industrielles et technologiques de défense en Europe est de ce point de vue édifiant. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause un effort public certainement indispensable ou de prôner, dans un contexte budgétaire aussi difficile, une augmentation de la dépense militaire. Il s’agit simplement d’illustrer combien l’absence d’anticipation et de responsabilité politique peut conduire à mettre les pays européens dans une situation dangereuse politiquement et stratégiquement sans pour autant garantir que la dépense militaire sera finalement maîtrisée ! La base industrielle et technologique de défense de notre pays n’aurait jamais pu se constituer sans volonté politique, sans crédits étatiques, et sans politique industrielle. Si l’autonomie stratégique doit être maintenue dans un cadre européen, et tous les textes adoptés par l’Union européenne que ce soit au niveau de l’Agence européenne de défense ou de la commission européenne vont dans ce sens, cela nécessitera également la mise en place d’une politique industrielle même si c’est avec un niveau de crédits militaires réduits. La baisse des crédits militaires devrait inciter encore plus les Etats à définir le modèle industriel de défense qui semble nécessaire à leur autonomie et à leur ambition sur la scène internationale. Il est peu probable, dans l’état actuel des choses que cela soit fait !
Sylvie Matelly.
(1) Sauf que les crises ne sont pas nouvelles et que la maîtrise des déficits public a, d’abord et avant tout, pour objectif de restaurer, en période faste, des marges de manœuvre aux gouvernements lorsque la situation économique se détériore
Docteur ès sciences économiques, Sylvie Matelly est aujourd’hui directrice de recherches à l’IRIS et Professeur associée à l’Ecole de Management Léonard de Vinci, spécialiste d’économie interna-tionale et de défense. Après avoir obtenu une maîtrise d’économétrie à la faculté de Sciences Econo-miques de Montpellier et à l’Universidad Central de Barcelone et un DEA d’économie internationale de l’Université Pierre Mendés France à Grenoble, elle s’est spécialisée sur les questions de défense en rédigeant une thèse sur les déterminants économiques des dépenses militaires.
Elle est, depuis 2001, chercheuse en Economie Internationale et Défense à l’IRIS. Elle a participé en 2003 à la création du diplôme «Géoéconomie et Intelligence Stratégique» dont elle est aujourd’hui responsable pédago-gique. Elle est également membre du Comité de rédaction de la Revue Internationale et Stratégique et membre fondateur du « Club Agri 2007 », club de réflexion pour réfléchir sur l’avenir de l’agriculture en Europe et la réforme de la PAC. Elle participe au réseau ECADE fondé par les membres du GREAr, groupe de jeunes économistes de défense au sein du CHEAr/DGA (Groupe de Réflexion en Economie et Armement, animé entre 2001 et 2004 par Renaud Bellais). Elle a collaboré, en 2001/2002 avec le Groupe Transition et Dévelop-pement de Grenoble et l’Institute For the Economy in Transition (Moscou) pour la création d’une agence de développement à Kaliningrad dans le cadre d’un projet européen TACIS.
Sylvie Matelly a mené plusieurs études sur les questions des conflits et des opérations extérieures tant du point de vue des capacités à déployer, des questions d’inter-armisation et de multinatio-nalisation des opérations et leurs conséquences que sur les enjeux des conflits en tant que tel.
Sylvie Matelly est par ailleurs chargée du chapitre Enjeux économiques dans l’Année straté-gique.
Source : http://www.gaullisme.fr/
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