mercredi 29 septembre 2010

Le Manifeste des économistes atterrés (1)

Restitution en plusieurs parties du « manifeste des économistes atterrés », un manifeste d’économistes français critiquant la politique économique actuelle pratiquée au niveau de l’Europe.
Pour une lecture plus rapide et qui va à l'essentiel, les points importants sont mis en reliefs

Manifeste des économistes atterrés

CRISE ET DETTE EN EUROPE : 10 FAUSSES EVIDENCES, 22 MESURES EN DEBAT POUR SORTIR DE L’IMPASSE

Introduction
La reprise économique mondiale, permise par une injection colossale de dépenses publiques dans le circuit économique (des États-Unis à la Chine), est fragile mais réelle. Un seul continent reste en retrait, l’Europe. Retrouver le chemin de la croissance n’est plus sa priorité politique. Elle s’est engagée dans une autre voie : celle de la lutte contre les déficits publics. Dans l’Union Européenne, ces déficits sont certes élevés – 7% en moyenne en 2010 – mais bien moins que les 11% affichés par les États-Unis . Alors que des États nord-américains au poids économique plus important que la Grèce, la Californie par exemple, sont en quasi-faillite, les marchés financiers ont décidé de spéculer sur les dettes souveraines de pays européens, tout particulièrement ceux du Sud.

L’Europe est de fait prise dans son propre piège institutionnel : les États doivent emprunter auprès d’institutions financières privées qui obtiennent, elles, des liquidités à bas prix de la Banque Centrale Européenne. Les marchés ont donc la clé du financement des États. 

Dans ce cadre, l’absence de solidarité européenne suscite la spéculation, d’autant que les agences de notation jouent à accentuer la défiance. Il a fallu la dégradation, le 15 juin, de la note de la Grèce par l’agence Moody’s, pour que les dirigeants européens retrouvent le terme d’ « irrationalité » qu’ils avaient tant employé au début de la crise des subprimes. De même, on découvre maintenant que l’Espagne est bien plus menacée par la fragilité de son modèle de croissance et de son système bancaire que par son endettement public.
Pour « rassurer les marchés », un Fonds de stabilisation de l’euro a été improvisé, et des plans drastiques et bien souvent aveugles de réduction des dépenses publiques ont été lancés à travers l’Europe. Les fonctionnaires sont les premiers touchés, y compris en France, où la hausse des cotisations retraites sera une baisse déguisée de leur salaire. Le nombre de fonctionnaires diminue partout, menaçant les services publics. Les prestations sociales, des Pays-Bas au Portugal en passant par la France avec l’actuelle réforme des retraites, sont en voie d’être gravement amputées. Le
chômage et la précarité de l’emploi se développeront nécessairement dans les années à venir. Ces
mesures sont irresponsables d’un point de vue politique et social, et même au strict plan économique.
Cette politique, qui a très provisoirement calmé la spéculation, a déjà des conséquences sociales très négatives dans de nombreux pays européens, tout particulièrement sur la jeunesse, le monde du travail
et les plus fragiles. A terme elle attisera les tensions en Europe et menacera de ce fait la construction
européenne elle-même, qui est bien plus qu’un projet économique. L’économie y est censée être au service de la construction d’un continent démocratique, pacifié et uni. Au lieu de cela, une forme de dictature des marchés s’impose partout, et particulièrement aujourd’hui au Portugal, en Espagne et en Grèce, trois pays qui étaient encore des dictatures au début des années 1970, il y a à peine quarante ans.
Qu’on l’interprète comme le désir de « rassurer les marchés » de la part de gouvernants effrayés, ou bien comme un prétexte pour imposer des choix dictés par l’idéologie, 
la soumission à cette dictature n’est pas acceptable, tant elle a fait la preuve de son inefficacité économique et de son potentiel destructif au plan politique et social. Un véritable débat démocratique sur les choix de politique économique doit donc être ouvert en France et en Europe. La plupart des économistes qui interviennent dans le débat public le font pour justifier ou rationaliser la soumission des politiques aux exigences des marchés financiers.
Certes, les pouvoirs publics ont dû partout improviser des plans de relance keynésiens et même parfois nationaliser temporairement des banques. Mais ils veulent refermer au plus vite cette parenthèse.  

Le logiciel néolibéral est toujours le seul reconnu comme légitime, malgré ses échecs patents. Fondé sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers, il prône de réduire les dépenses publiques, de privatiser les services publics, de flexibiliser le marché du travail, de libéraliser le commerce, les 2 services financiers et les marchés de capitaux, d’accroître la concurrence en tous temps et en tous lieux...

En tant qu’économistes, nous sommes atterrés de voir que ces politiques sont toujours à l’ordre du jour
et que leurs fondements théoriques ne sont pas remis en cause. Les arguments avancés depuis trente
ans pour orienter les choix des politiques économiques européennes sont pourtant mis en défaut par
les faits. La crise a mis à nu le caractère dogmatique et infondé de la plupart des prétendues évidences
répétées à satiété par les décideurs et leurs conseillers. 

Qu’il s’agisse de 
- l’efficience et de la rationalité des marchés financiers,
- de la nécessité de couper dans les dépenses pour réduire la dette publique, 
- ou de renforcer le « pacte de stabilité »,
il faut interroger ces fausses évidences et montrer la pluralité des choix possibles en matière de politique économique. D’autres choix sont possibles et souhaitables, à condition d’abord de desserrer l’étau imposé par l’industrie financière aux politiques publiques.

Nous faisons ci-dessous une présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour
les décisions des pouvoirs publics partout en Europe, malgré les cinglants démentis apportés par la
crise financière et ses suites. Il s’agit de fausses évidences qui inspirent des mesures injustes et inefficaces, face auxquelles nous mettons en débat vingt-deux contre-propositions. Chacune d’entre elles ne fait pas nécessairement l’unanimité entre les signataires de ce texte, mais elles devront être prises au sérieux si l’on veut sortir l’Europe de l’impasse.

FAUSSE EVIDENCE N°1 : LES MARCHES FINANCIERS SONT EFFICIENTS
Aujourd’hui, un fait s’impose à tous les observateurs : le rôle primordial que jouent les marchés financiers dans le fonctionnement de l’économie.  
C’est là le résultat d’une longue évolution qui a débuté à la fin des années soixante-dix. De quelque manière qu’on la mesure, cette évolution marque une nette rupture, aussi bien quantitative que qualitative, par rapport aux décennies précédentes. 
Sous la pression des marchés financiers, la régulation d’ensemble du capitalisme s’est transformée en profondeur, donnant naissance à une forme inédite de capitalisme que certains ont nommée « capitalisme patrimonial », « capitalisme financier » ou encore « capitalisme néolibéral ». Ces mutations ont trouvé dans l’hypothèse d’efficience informationnelle des marchés financiers leur justification théorique.

En effet, selon cette hypothèse, il importe de développer les marchés financiers,
de faire en sorte qu’ils puissent fonctionner le plus librement possible, parce qu’ils constituent le seul mécanisme d’allocation efficace du capital. Les politiques menées avec opiniâtreté depuis trente ans sont conformes à cette recommandation.

Il s’est agi de construire un marché financier mondialement intégré sur lequel tous les acteurs (entreprises, ménages, États, institutions financières) peuvent
échanger toutes les catégories de titres (actions, obligations, dettes, dérivés, devises) pour toutes les
maturités (long terme, moyen terme, court terme).

Les marchés financiers en sont venus à ressembler au marché « sans friction » des manuels : le discours économique est parvenu à créer la réalité. Les marchés étant de plus en plus « parfaits » au sens de la théorie économique dominante, les analystes ont cru que le système financier était désormais bien plus stable que par le passé. La « grande modération » - cette période de croissance économique sans hausse des salaires qu’ont connus les USA de 1990 à 2007 - a semblé le confirmer.
Aujourd’hui encore le G20 persiste dans l’idée que les marchés financiers sont le bon mécanisme d’allocation du capital. La primauté et l’intégrité des marchés financiers demeurent les objectifs finaux que poursuit sa nouvelle régulation financière. 
La crise est interprétée non pas comme un résultat inévitable de la logique des marchés dérégulés, mais comme l’effet de la malhonnêteté et de l’irresponsabilité de certains acteurs financiers mal encadrés par les pouvoirs publics.

Pourtant, la crise s’est chargée de démontrer que les marchés ne sont pas efficients, et qu’ils ne permettent pas une allocation efficace du capital.

Les conséquences de ce fait en matière de régulation et de politique économique sont immenses.

La théorie de l’efficience repose sur l’idée que les investisseurs recherchent et trouvent l’information la plus fiable possible sur la valeur des projets qui sont en concurrence pour trouver un financement.

A en croire cette théorie, le prix qui se forme sur un marché reflète les jugements des investisseurs et synthétise l’ensemble de l’information disponible : il constitue donc une bonne estimation de la vraie valeur des titres.
Or, cette valeur est supposée résumer toute l’information nécessaire pour orienter l’activité économique et ainsi la vie sociale. 
Ainsi, le capital s’investit dans les projets les plus rentables et délaisse les projets les moins efficaces.
Telle est l’idée centrale de cette théorie : la concurrence financière produit des prix justes qui constituent des signaux fiables pour les investisseurs et orientent efficacement le développement économique.

Mais la crise est venue confirmer les différents travaux critiques qui avaient mis en doute cette proposition.
La concurrence financière ne produit pas nécessairement des prix justes. Pire : la 3 concurrence financière est souvent déstabilisante et conduit à des évolutions de prix excessives et irrationnelles, les bulles financières.

L’erreur majeure de la théorie de l’efficience des marchés financiers consiste à transposer aux produits
financiers la théorie habituelle des marchés de biens ordinaires.

Sur ces derniers, la concurrence est pour partie autorégulatrice en vertu de ce qu’on nomme la « loi » de l’offre et de la demande : lorsque le prix d’un bien augmente, alors les producteurs vont augmenter leur offre et les acheteurs réduire leur demande ; le prix va donc baisser et revenir près de son niveau d’équilibre.
Autrement dit, quand le prix d’un bien augmente, des forces de rappel tendent à freiner puis inverser cette hausse. La concurrence produit ce qu’on appelle des « feedbacks négatifs », des forces de rappel qui vont dans le sens contraire du choc initial.
L’idée d’efficience naît d’une transposition directe de ce mécanisme à la finance de marché.

Or, pour cette dernière, la situation est très différente. Quand le prix augmente, il est fréquent d’observer, non pas une baisse mais une hausse de la demande ! En effet la hausse du prix signifie un rendement accru pour ceux qui possèdent le titre, du fait de la plus-value réalisée. La hausse du prix attire donc de nouveaux acheteurs, ce qui renforce encore la hausse initiale.Les promesses de bonus poussent les traders à amplifier encore le mouvement. Jusqu’à l’incident, imprévisible mais inévitable, qui provoque l’inversion des anticipations et le krach.

Ce phénomène digne des moutons de Panurge est un processus à « feedbacks positifs », qui aggrave les déséquilibres.
C’est la bulle spéculative : une hausse cumulative des prix qui se nourrit elle-même. Ce type de processus ne produit pas des prix justes, mais au contraire des prix inadéquats.
La place prépondérante occupée par les marchés financiers ne peut donc conduire à une quelconque
efficacité.
Plus même, elle est une source permanente d’instabilité, comme le montre clairement la
série ininterrompue de bulles que nous avons connue depuis 20 ans :
-       Japon,
-       Asie du Sud-Est,
-       Internet,
-       Marchés émergents,
-       Immobilier,
-       Titrisation.

L’instabilité financière se traduit ainsi par de fortes fluctuations des taux de change et de la Bourse, manifestement sans rapport avec les fondamentaux de l’économie. Cette instabilité, née du secteur financier, se propage à l’économie réelle par de nombreux mécanismes.

Pour réduire l’inefficience et l’instabilité des marchés financiers, nous suggérons quatre mesures :

Mesure n°1 : cloisonner strictement les marchés financiers et les activités des acteurs financiers,
interdire aux banques de spéculer pour leur compte propre, pour éviter la propagation des bulles et des krachs

Mesure n°2 : Réduire la liquidité et la spéculation déstabilisatrice par des contrôles sur les mouvements de capitaux et des taxes sur les transactions financières

Mesure n°3 : limiter les transactions financières à celles répondant aux besoins de l’économie réelle (ex. : CDS uniquement pour les détenteurs des titres assurés, etc.)

Mesure n°4 : plafonner la rémunération des traders

Remarque d’un non spécialiste en économie : il est à noté que cette analyse et ce type de mesures (Glass Steagall Act. Etc.) visant à castrer la finance dérégulée sont depuis longtemps déjà préconisées par l’homme politique Jacques Cheminade.

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De la nécessité de repenser rapidement la politique industrielle européenne

Les années 1980 et 90 furent, en matière de politique économique, celle de la pensée unique. Un certain consensus s’était installé en réponse à la crise et à la montée d’un chômage de masse dans les pays industrialisés : il fallait libéraliser pour restaurer la compétitivité des entreprises, réduire les prix donc l’inflation (c’était la désinflation compétitive) et donc stimuler la consommation et la croissance. La fin de la guerre froide, interprétée par certains comme une fin de l’histoire et la victoire du système libéral, accentua encore le mouvement de dérégulation. Tous les secteurs d’activité furent progressivement réformés : la banque, la finance, l’énergie, les transports mais aussi l’industrie stratégique et de défense.Longtemps accusée d’être une forteresse derrière laquelle les entreprises européennes étaient choyées et protégées par les Etats, l’Union européenne par la voie de sa Commission, adopta une position des plus orthodoxe : les aides d’Etats étaient très strictement encadrées, les politiques industrielles nationales proscrites, même la dépense publique et les déficits, parce que l’Euro, devaient être sous contrôle. Quoique des plus dogmatiques, les arguments de la Commission se défendaient : les politiques industrielles et commerciales sont injustes car à la portée des pays les plus riches alors qu’elles portent atteintes et pénalisent les pays les plus pauvres. Elles n’incitent pas, qui plus est, les entreprises à réaliser les investissements nécessaires pour améliorer leur productivité et leur compétitivité. Elles pénalisent finalement la croissance et ce, surtout dans un contexte de mondialisation, donc de compétition accrue. Pourtant, quelques 20 ans plus tard, on mesure aussi aujourd’hui les effets pervers de ces choix politiques. La récente crise grecque ou plus exactement crise de l’euro a mis en évidence les limites d’une monnaie et d’une politique monétaire unique au sein d’une zone économique somme toute assez disparate. Malgré les critères de convergence, les déficits publics n’ont cessé de se creuser. Certains diront que c’est la crise. Certes ! Mais c’est oublier bien vite qu’à l’aube de cette crise, en 2008, rares étaient les pays européens ayant effectivement résorbé leur déficit public… Plus insidieusement, le retrait des pouvoirs publics de certains secteurs d’activité a conduit à une réduction drastique, voire dangereuse des investissements dans ces secteurs, les financements privés n’ayant pas, loin s’en faut, égalé les fonds publics investis par le passé. Les pannes d’électricité se multiplient en Californie, la réputation du système ferroviaire britannique n’est plus à faire, etc. Au final le coût de ces dérégulations et avaries est, pour le contribuable et le client, plus élevé qu’il ne l’était par le passé (dans certains cas même, sans commune mesure) et c’est sans prendre en compte ce que pourrait coûter un retour en arrière et une renationalisation de ces activités. La situation est d’autant plus inquiétante aujourd’hui que la dérégulation fut l’occasion d’une démission des Etats et de la volonté politique. Démission politique court-termiste et à double face qui combine à la fois un désengagement patent des pouvoirs publics sur les projets de long terme, les investissements, sans pour autant (sauf exception) réellement tenter de maîtriser la dépense publique. A cause de cela, les pays européens n’ont aujourd’hui plus aucune visibilité quant à leur politique énergétique, à leur accès aux matières premières, à leur capacité d’innover et de rester (il n’est même plus question de devenir comme le stipulait l’objectif de Lisbonne en 2000) une économie de la connaissance. Hormis en Allemagne, la désindustrialisation se poursuit en Europe pénalisant l’emploi, les exportations et donc in fine la croissance économique et le poids de l’Europe sur la scène internationale.Cette perte d’influence accentue encore les problèmes et le manque de visibilité quant à l’avenir économique de la région. Il semble aussi que, parce que les réponses européennes de la Commission et du Conseil – mais les Etats n’en sont jamais très loin -, ont toujours été dogmatiques et idéologiques, elles ont multiplié les dissensions et les divisions en Europe, affaiblissant de facto la construction européenne. A cause de cela ensuite mais aussi de la crise (1), les pays européens affichent aujourd’hui des déficits énormes. Il n’est plus question que de réduction de la dépense publique, de budgets de rigueur pour rassurer les marchés financiers, l’Allemagne ou les instances européennes. Les symptômes et les remèdes n’ont pas changé et, une fois n’est pas coutume, c’est encore le long terme et les investissements qui en font les frais. La réduction des dépenses publiques conduira à l’abandon de projets majeurs pour notre avenir dans l’ensemble de l’Europe. L’exemple des dépenses militaires, des choix et arbitrages politiques qui vont en découler et des conséquences de ces choix sur les capacités industrielles et technologiques de défense en Europe est de ce point de vue édifiant. Il ne s’agit pas ici de remettre en cause un effort public certainement indispensable ou de prôner, dans un contexte budgétaire aussi difficile, une augmentation de la dépense militaire. Il s’agit simplement d’illustrer combien l’absence d’anticipation et de responsabilité politique peut conduire à mettre les pays européens dans une situation dangereuse politiquement et stratégiquement sans pour autant garantir que la dépense militaire sera finalement maîtrisée ! La base industrielle et technologique de défense de notre pays n’aurait jamais pu se constituer sans volonté politique, sans crédits étatiques, et sans politique industrielle. Si l’autonomie stratégique doit être maintenue dans un cadre européen, et tous les textes adoptés par l’Union européenne que ce soit au niveau de l’Agence européenne de défense ou de la commission européenne vont dans ce sens, cela nécessitera également la mise en place d’une politique industrielle même si c’est avec un niveau de crédits militaires réduits. La baisse des crédits militaires devrait inciter encore plus les Etats à définir le modèle industriel de défense qui semble nécessaire à leur autonomie et à leur ambition sur la scène internationale. Il est peu probable, dans l’état actuel des choses que cela soit fait !

Sylvie Matelly.

(1) Sauf que les crises ne sont pas nouvelles et que la maîtrise des déficits public a, d’abord et avant tout, pour objectif de restaurer, en période faste, des marges de manœuvre aux gouvernements lorsque la situation économique se détériore 
 
Docteur ès sciences économiques, Sylvie Matelly est aujourd’hui directrice de recherches à l’IRIS et Professeur associée à l’Ecole de Management Léonard de Vinci, spécialiste d’économie interna-tionale et de défense. Après avoir obtenu une maîtrise d’économétrie à la faculté de Sciences Econo-miques de Montpellier et à l’Universidad Central de Barcelone et un DEA d’économie internationale de l’Université Pierre Mendés France à Grenoble, elle s’est spécialisée sur les questions de défense en rédigeant une thèse sur les déterminants économiques des dépenses militaires.
Elle est, depuis 2001, chercheuse en Economie Internationale et Défense à l’IRIS. Elle a participé en 2003 à la création du diplôme «Géoéconomie et Intelligence Stratégique» dont elle est aujourd’hui responsable pédago-gique. Elle est également membre du Comité de rédaction de la Revue Internationale et Stratégique et membre fondateur du « Club Agri 2007 », club de réflexion pour réfléchir sur l’avenir de l’agriculture en Europe et la réforme de la PAC. Elle participe au réseau ECADE fondé par les membres du GREAr, groupe de jeunes économistes de défense au sein du CHEAr/DGA (Groupe de Réflexion en Economie et Armement, animé entre 2001 et 2004 par Renaud Bellais). Elle a collaboré, en 2001/2002 avec le Groupe Transition et Dévelop-pement de Grenoble et l’Institute For the Economy in Transition (Moscou) pour la création d’une agence de développement à Kaliningrad dans le cadre d’un projet européen TACIS.
Sylvie Matelly a mené plusieurs études sur les questions des conflits et des opérations extérieures tant du point de vue des capacités à déployer, des questions d’inter-armisation et de multinatio-nalisation des opérations et leurs conséquences que sur les enjeux des conflits en tant que tel.
Sylvie Matelly est par ailleurs chargée du chapitre Enjeux économiques dans l’Année straté-gique.
Source : http://www.gaullisme.fr/

mardi 28 septembre 2010

Le Mythe de l"Autre Europe" par François Asselineau

"Le texte qui suit est une réponse de François ASSELINEAU à un internaute, critique contre la construction européenne, mais qui se demandait néanmoins si “sortir de l’UE n’est pas un peu trop“.

Cher Monsieur,

Je vous remercie vivement de l’intérêt que vous portez à l’UPR.
Vous faites partie de ces très nombreux Français, réfléchis et de bonne foi, qui ont maintenant bien compris que la “construction européenne” est en train de détruire la France, son économie, ses acquis sociaux, son mode de vie, sa langue, son identité, sa place dans le monde, etc., mais qui, pour autant, ont encore des réticences à en tirer la seule conséquence qui s’impose, à savoir qu’il faut sortir de cette servitude volontaire en quittant purement et simplement la prétendue “Union européenne”. Je ne vous reproche rien, bien entendu, et il est parfaitement normal que vous ayez des réticences, comme nous en avons tous eues.
Mais je dresse un constat, tiré de ma propre expérience : cette réticence que vous avez à admettre qu’il n’y a pas d’autre solution que de sortir de l’UE vient probablement du fait que, comme une très grande majorité de Français, vous n’entendez toujours que les seuls arguments de la propagande européiste ou “alter-européiste”. Et en particulier cette propagande, incessante et très maligne, qui invite les critiques à faire preuve encore et encore de patience, en leur faisant miroiter l’idée qu’une “autre Europe” serait possible, et en les invitant à cogiter dessus.
Pourtant, réfléchissez : lors des élections européennes de 1979, le slogan du PS était “Changer d’Europe” ; et lors des élections européennes de 2009, le slogan du PS était “Changeons l’Europe”.
En 30 ans, non seulement l’Europe n’a pas le moins du monde changé dans le sens promis par le PS à ses troupes en 1979, mais son alignement tous azimuts sur les intérêts américains et ultra-libéraux n’a fait que s’affirmer, jusqu’à ce qu’il crève désormais les yeux de nos concitoyens.
La bonne question que vous devez donc vous poser n’est pas “quelle serait l’Europe idéale ?” mais : “Pourquoi TOUS les projets d’autre Europe, venus de droite, du centre, de gauche, ou des extrêmes, n’ont-ils jamais vu le moindre début de commencement depuis 30 ans ?”
Si vous voulez obtenir des explications claires et irréfutables à cet état de fait, je me permets de vous suggérer de visionner mes conférences en ligne. En particulier celle intitulée “Qui gouverne la France ?” - déjà en ligne - et plus encore celle sur “Qui gouverne la France et l’Europe ?” qui le sera prochainement. Je vous invite aussi à venir, si cela vous est possible, à la réunion publique que je tiendrai samedi 1er octobre à Paris. http://u-p-r.fr/wp-content/uploads/2010/09/conference_paris-roquette_12-impasses_01-10-2010.pdf
La raison essentielle pour laquelle une “autre Europe” est impossible, c’est que la “construction” européenne ligote ensemble un nombre sans cesse croissant d’États aux intérêts nationaux divergents, voire opposés, dans tous les domaines. La seule résultante possible d’une telle structure, c’est une situation de blocage continuel que seul peut piloter à sa guise le “fédérateur extérieur” que Charles de Gaulle avait dénoncé dès sa conférence de presse du 15 mai 1962 : les États-Unis d’Amérique.
Pourquoi cela ? Parce qu’une très grande majorité des États membres de l’Union européenne sont alignés politiquement, économiquement et mentalement sur les États-Unis d’Amérique.
Là encore, réfléchissez à ces deux exemples :
a) Avec 27 États, 23 langues officielles et 506 combinaisons de traduction, l’UE est devenue une Tour de Babel ingérable. Pour qu’elle puisse fonctionner un minimum, il faut qu’elle adopte de facto une langue unique de travail. Et quelle est cette langue ? l’anglo-américain bien sûr. Désormais, plus de 90% des documents de travail de la Commission se font en anglo-américain, alors que le français faisait encore à peu près jeu égal dans les années 80. Ainsi se referme le piège, de façon implacable, car l’utilisation d’une langue est chose capitale : une langue véhicule une vision du monde, des valeurs, une identité. Une langue COLONISE.
b) Que cela plaise ou pas, c’est une situation indéniable que la grande majorité des États membres de l’UE à 27 est totalement alignée sur les États-Unis. C’est le cas :
- du Royaume-Uni bien sûr,
- mais aussi de l’Allemagne qui, contrairement aux sornettes que l’on raconte aux Français, ne souhaite aucunement que l’Europe prenne ses distances d’avec les USA. Le prétendu “moteur franco-allemand” que l’on ressasse aux Français n’est à peu près jamais évoqué outre-Rhin et n’a d’ailleurs jamais existé, depuis que le Bundestag a ratifié, en juin 1963, le fameux traité de l’Élysée de janvier 1963 en le vidant de sa substance “gaullienne” pour en faire un instrument d’alignement total sur la stratégie américaine. L’Allemagne a continuellement fait le choix d’une alliance avec Washington depuis 1945, et elle a réaffirmé ce choix stratégique essentiel en signant - en 2003 - une très officielle “Alliance stratégique germano-américaine pour le XXIe siècle”,
- du Portugal et de sa base américaine des Açores,
- de l’Irlande dont l’économie a très largement bénéficié des investissements américains,
- des pays du Bénélux, traditionnellement pro-américains et ultra-libre échangistes comme la Grande Bretagne,
- de TOUS les pays de l’est, qui sont d’abord entrés entrés dans l’OTAN avant d’entrer dans l’UE en 2005, et qui ont recherché dans cette double adhésion d’abord et avant tout le parapluie stratégique américain pour les protéger de la Russie.
Dans ces conditions, avec quels États, quels gouvernants, quels peuples, ceux qui, en France, souhaitent bâtir une « autre Europe » qui correspondrait aux desiderata des Français, vont-ils le faire ? Question sans réponse qu’éludent systématiquement les partis qui proposent une “Autre Europe”.
C’est parce qu’il n’y a personne en face pour répondre à ce souhait des Français que l’Autre Europe est un mythe.
Et si ce mythe est diffusé à satiété dans nos médias, pourtant entièrement verrouillés par les intérêts euro-atlantistes, c’est bien que ces intérêts y trouvent leur compte.
Le mythe de l’Autre Europe sert à endormir nos concitoyens et à tuer dans l’œuf tout début de prise de conscience et tout embryon de remise en cause réelle du processus d’asservissement en cours.
Nos compatriotes de bonne foi, qui n’osent pas aller jusqu’au bout de la logique et qui imaginent encore, comme leurs parents l’ont fait depuis cinq décennies, pourvoir bâtir une « autre Europe », doivent donc bien mesurer la conséquence très concrète de leur attentisme :
- chaque jour, la France PERD ENVIRON 800 À 1000 EMPLOIS INDUSTRIELS,
- chaque jour, la France verse à fonds perdus et sans retour 20 millions d’euros à l’Union européenne,
- chaque jour, des nouvelles remises en cause de nos acquis sociaux et de nouvelles contraintes liberticides nous proviennent de Bruxelles comme autant d’oukases piétinant l’essence même de notre République et de notre démocratie,
- chaque jour, des soldats français, engagés dans une coalition euro-atlantiste, meurent en Afghanistan ou y participent à des crimes de guerre, que les médias qualifient de “bavures”,
- chaque jour, la France perd de l’influence et de la sympathie dans le monde,
- chaque jour, la langue française et le rayonnement intellectuel et moral de la patrie de Voltaire, Jaurès et Charles de Gaulle, s’affaiblit un peu plus.
Il y a donc une TRÈS, TRÈS GRANDE URGENCE à sortir de cette « prison des peuples » qu’est la construction européenne.
ATTENDRE ENCORE, C’EST FAIRE LE CHOIX DE SOUTENIR NOTRE AUTO-DESTRUCTION.
Car comme le dit le proverbe chinois que j’aime à citer dans l’une de mes conférences : « C’est dormir toute sa vie que de croire à ses rêves ».
Cordialement,
== François ASSELINEAU =="

Source : Union Populaire Républicaine 

samedi 25 septembre 2010

Retraites et souveraineté monétaire

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Nicolas Dupont-Aignan rejoint Jean-Luc Mélenchon parmi les hommes politiques connus parlant de notre asservissement monétaire qui remonte à la loi Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973 qui interdit à l'Etat d'emprunter auprès de la Banque de France ( "Le trésor public ne peut-être présentateur de ses propres effets à l'escompte de la Banque de France") l'obligeant ainsi à se tourner vers les marchés privés pour se financer.

En complément sur le sujet :

André-Jacques Holbecq auteur de "La dette publique, une affaire rentable : A qui profite le système ?"


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Etienne Chouard sur le sujet :

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Un auditeur de RMC interpelle Claude Goasguen au sujet des retraites et de la loi Pompidou-Giscard :

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Marine Le Pen sur la loi Pompidou-Giscard de 1973 et les marchés financiers :

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Mélenchon lors de la crise grecque :

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Intervention de Nicolas Dupont-Aignan lors d'un débat organisé par Marianne :

"on ne peut pas quand même à ce point prendre les français pour des imbéciles en leur parlant de services publics toute la journée et d'avoir signé à Barcelone la mise en concurrence des services publics, c'est pas possible !"


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Alain Supiot sur le démantèlement de la justice sociale

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"La démocratie sociale par des mécanismes permettant une délibération collective permanente des solutions les plus justes possibles est mise en péril quand le juge communautaire, comme il l'a fait il y a deux ans, interdit de faire grève contre les délocalisations"

Alain Supiot est l'un des auteurs les plus importants du droit du travail français.

L'esprit de Philadelphie : La justice sociale face au marché total

vendredi 24 septembre 2010

Flashback : "Est-il encore utile de voter après le sommet de Barcelone ?" Réponse : Non !

Voici un article de Bernard Cassen dans le Monde Diplomatique ( auquel vous pouvez vous abonner ici ) et qui met remarquablement en lumière la duplicité de la soi-disant opposition de gauche sur un sujet chaud du moment : le démantèlement des retraites. La conclusion est simple, le coup d'arrêt au démantèlement tous azimuts de ce pays ne viendra certainement pas de la politique mais de la société civile, qui seule pourra regagner sa souveraineté.

Notez bien qu'il s'agit d'une archive datant d'avril 2002.


" Comment la mécanique européenne confisque la souveraineté

Est-il encore utile de voter après le sommet de Barcelone ?

(...) les modes de prise de décision de l’Union européenne reviennent à contourner en permanence les citoyens et les élus, et à leur imposer, au nom de l’Europe, des politiques libérales. Le récent Conseil européen de Barcelone, qui a notamment décidé de repousser de 5 ans l’âge de la retraite, est un cas d’école de cette mise à la trappe de la souveraineté populaire.

Par Bernard Cassen

Pendant que les deux principaux candidats à l’élection présidentielle française faisaient assaut de ces « petites phrases » (...) le président de la République et le premier ministre s’occupaient des choses sérieuses : ils tranchaient conjointement et définitivement sur quelques grands dossiers. (...)
Pour ce qui est, entre autres, de l’âge de la retraite, des fonds de pension, de la « libéralisation » des services publics, de la politique salariale et de la flexibilité du travail, inutile de perdre son temps à lire les programmes ou professions de foi des candidats : tout a déjà été décidé. 
Où ? A Paris, au Parlement ou au gouvernement ? Non, à Barcelone lors du sommet des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Union européenne (UE), les 15 et 16 mars dernier. Le véritable programme commun à M. Jacques Chirac et à M. Lionel Jospin (...) figure dans le document intitulé « Conclusions de la présidence, Conseil européen de Barcelone », et qui, en bonne logique démocratique, devrait faire partie des documents adressés à tous les électeurs.
On pourrait également y joindre un article de M. Michel Barnier, commissaire européen, intitulé « Le grand secret de la présidentielle ». Il y aurait donc un secret expliquant pourquoi le vote des citoyens est par avance vidé de contenu ? Le commissaire Barnier nous le livre : « Ce grand secret, c’est d’abord et avant tout que la plupart des décisions que les candidats vont s’engager à prendre avec la confiance du peuple ne relèvent plus d’eux seuls. (...) Si nous voulons un débat honnête, il faut le dire : dans beaucoup de domaines, il faudra aux futurs élus passer d’abord par Bruxelles et Strasbourg (1). » L’argumentation de M. Barnier est exacte, mais très incomplète.
Bruxelles, c’est la Commission, et Strasbourg, le Parlement européen. L’une a le monopole de la proposition des actes législatifs communautaires (directives, décisions, règlements), mais, sauf en matière de concurrence, n’a pas le pouvoir de décision, qui appartient au Conseil des ministres (Conseil de l’Union) siégeant en formation spécialisée : économie et finances, agriculture, etc. ; l’autre dispose de pouvoirs variables selon les domaines, pouvant aller jusqu’à la codécision avec le Conseil. Mais c’est le Conseil européen, et lui seul, qui définit les grandes orientations que la Commission, le Conseil et le Parlement devront ensuite impérativement mettre en œuvre. Les conclusions des sommets sont d’ailleurs un catalogue de prescriptions : le Conseil européen « engage le Conseil et le Parlement à adopter dès que possible... », le Conseil européen « invite la Commission à... », « le Conseil européen a décidé que... », etc. Donc « Bruxelles » et « Strasbourg », loin d’être à l’initiative des décisions, ne travaillent en définitive que dans un cadre politique fixé à l’unanimité par les responsables gouvernementaux des Quinze. Donc, en France, par les deux têtes de l’exécutif. Un « secret » d’importance que M. Barnier omet de nous dévoiler.
Dans ces conditions, les intéressés ont tout intérêt à tenir « avec l’"Europe de Bruxelles", une coupable idéale, maniant cornues technocratiques et pouvoirs indépendants, pour des décisions politiquement difficiles à assumer (2 ». Celles prises à Barcelone, et pas à Bruxelles (mais le public ne fera pas la différence), entrent effectivement dans cette catégorie, et l’on comprend mieux le battage médiatique organisé autour de certaines, qui ne sont que des sursis à exécution, et le silence sur d’autres, qui, pourtant, sont lourdes de conséquences.

Compassion pour deux candidats en campagne

La grande affaire apparente du sommet européen était le degré et les délais de libéralisation du marché de l’énergie.  
Dans le collimateur : EDF et GDF, qui disposent d’un monopole en France. 
Exigences initiales de la présidence espagnole et de la Commission : libéralisation complète (c’est-à-dire libre choix du fournisseur en Europe) pour tous les usagers (entreprises et ménages) en 2003 pour l’électricité et en 2004 pour le gaz. Résultats obtenus : libéralisation complète en 2004 (gaz et électricité) pour les entreprises, soit 60 % de la totalité du marché ; avant le printemps 2003, décision pour les ménages. Différence pratique : un an.
Dans un émouvant geste de solidarité intergouvernementale, les Quatorze ont ainsi laissé à MM. Chirac et Jospin le temps de franchir le cap des élections françaises en se drapant à bon compte dans le drapeau de la défense du service public :  
« Ce que les commentateurs ont appelé "compromis" n’est donc rien d’autre en vérité que l’expression de la compassion de leurs collègues européens pour deux candidats en campagne. A charge de revanche  (3). »
Un petit lot de consolation cependant, pour sauver la face des Français : la demande faite à la Commission de rédiger un projet de directive sur les « services d’intérêt économique général » avant la fin de l’année, mais en respectant l’article 86 du traité, qui fait référence à une série d’autres affirmant surtout le primat de la concurrence. Un exercice qui s’apparente un peu à la quadrature du cercle. Une vraie « victoire » de la France aurait consisté à subordonner la libéralisation de l’énergie à l’approbation d’une telle directive, mais cela, nous dit-on, aurait nui à la crédibilité de l’UE aux yeux des « marchés », les seuls électeurs qui comptent vraiment.
A aucun moment, avant d’aller plus loin en matière de libéralisation, les chefs d’Etat et de gouvernement n’ont pris en considération les problèmes de sécurité d’approvisionnement énergétique, d’investissements à long terme et de couverture territoriale. 
La libéralisation est de toute manière décidée irrévocablement pour 2004 et les éventuelles décisions sur ces questions remises à 2003. La proie d’un côté, l’ombre de l’autre. Les membres du Conseil européen se sont encore moins interrogés sur le bien-fondé de toute libéralisation du marché de l’énergie (pour ne pas parler de l’eau et des transports), et ce à partir du bilan des exemples existants. On le comprend parfaitement, car ce bilan aurait mis à nu les véritables motivations, d’ailleurs non exclusives l’une de l’autre, de la plupart d’entre eux : idéologie libérale militante et soumission à de grands intérêts privés.
Car, s’il est une finalité totalement étrangère à la libéralisation du marché de l’énergie, c’est celle de l’intérêt public. Hôte du sommet de Barcelone, le président du gouvernement espagnol, 
M. José Maria Aznar, s’est bien gardé d’évoquer la situation de son propre pays. Cinq compagnies privées s’y partagent le marché national, et les coupures d’électricité sont désormais monnaie courante
bien que la facture aux usagers comporte une clause de garantie de maintien de la puissance fournie. Et « la société doit se préparer à pire », affirme l’administrateur d’une des electricas (4).
Quant à l’exemple de la Californie, que des atlantistes aussi forcenés que MM. Aznar, Silvio Berlusconi et Anthony Blair devraient considérer comme un modèle, il est calamiteux sur tous les plans : pannes de courant de longue durée affectant jusqu’à la sacro-sainte Silicon Valley, augmentation des tarifs de 500 à 1 000 %, ponction du contribuable à hauteur de 20 milliards de dollars (auxquels pourraient s’ajouter 43 milliards supplémentaires) pour financer des contrats que l’Etat a dû passer en catastrophe pour pallier les carences du secteur privé, etc.
Commissaire à la régulation de l’électricité de l’Etat, M. Carl Wood ne mâche pas ses mots : « Il est évident que personne ne devrait suivre l’exemple de la libéralisation en Californie. Il s’est révélé désastreux sur tous les plans. (...) 
La situation actuelle est le chaos. (...) En fin de compte, la Californie n’est pas le seul exemple de la libéralisation. C’est simplement le plus spectaculaire. On a agi de la même manière au Royaume-Uni et en Australie, avec des résultats identiques (5). » Là comme ailleurs (transport ferroviaire, services postaux, etc.), l’UE va maintenant s’évertuer à rattraper son « retard » sur les Etats-Unis...
Ce n’est pas la seule nouvelle que les électeurs français apprendront à la lecture des « Conclusions de la présidence » espagnole de Barcelone. Qu’ils « sautent », dans les programmes des candidats, les passages sur l’âge de la retraite, puisque la décision est désormais « actée » officiellement par l’UE, et donc par la France :  
« Il faudrait chercher d’ici à 2010 à augmenter progressivement d’environ cinq ans l’âge moyen effectif auquel cesse, dans l’UE, l’activité professionnelle. Des progrès à cet égard seront examinés chaque année avant le Conseil européen de printemps. » Les élections n’arrêteront donc pas le « progrès ».
Autre information utile : bientôt des fonds de pension européens, donc français. L’introduction ou non de ces fonds, destinés tôt ou tard à se substituer aux systèmes de retraite par répartition, ou du moins à les réduire à la portion congrue, n’est désormais plus un enjeu électoral en France. L’affaire est en marche, et qu’importent les leçons à tirer de ceux qui existent aux Etats-Unis (lire « Aux Etats-Unis, des retraites toujours plus inégales »). Donc autant de nouvelles pages de programmes électoraux à « sauter ». Si cette décision ne figure pas dans les conclusions de la présidence, c’est qu’elle avait été réglée en amont du Conseil européen, lors du Conseil des ministres Ecofin (affaires économiques et financières) tenu le 5 mars. C’est M. Laurent Fabius qui y représentait, seul, la France, sans être handicapé par les impératifs de la cohabitation. Il a ainsi pu signer un document demandant au Conseil et au Parlement d’approuver en 2002 une série de projets de directives, dont celui sur « les fonds de pension professionnels ».

Modération salariale et flexibilité du travail

Les citoyens et les syndicats partisans d’une augmentation des salaires et de la garantie des conditions de travail doivent savoir quelle est la mission impartie par le Conseil européen de Barcelone aux partenaires sociaux (organisations patronales et syndicales) dans le cadre des « domaines d’action prioritaires ». Il leur est demandé (article 29 des Conclusions de la présidence) de présenter, en décembre 2002, une contribution sur, entre autres, « la modération salariale » et « l’organisation flexible du travail ». La modération actionnariale, elle, n’est pas mentionnée. Mme Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, qui se plaignait récemment du peu d’enthousiasme des deux principaux candidats pour le « dialogue social », va enfin être comblée par cette initiative qu’ils ont conjointement approuvée. Le Financial Times, lui, ne s’y trompe pas : il est certes un peu déçu par le délai supplémentaire imposé aux mesures de libéralisation de l’énergie, mais il repart de Barcelone avec de sérieux motifs de satisfaction : « Le résultat le plus encourageant est que l’UE va toujours dans la bonne direction. Malgré les exigences des syndicats, on ne voit aucun indice du retour à un programme de réglementation sociale et d’harmonisation fiscale (6). »
Plus qu’aucun autre sommet européen, celui de Barcelone aura fait la démonstration du caractère profondément antidémocratique de la décision dans l’UE. Tout d’abord parce que, barricadé dans un quartier de la capitale catalane placé sous protection quasi militaire, les chefs d’Etat et de gouvernement prenaient des décisions en totale contradiction avec les aspirations qui s’exprimaient massivement dans la rue : après le cortège syndical du jeudi 14 mars, fort de 100 000 manifestants exigeant une Europe sociale, les mouvements sociaux avaient mobilisé plus de 300 000 personnes le samedi 16 mars pour dire « non » à « l’Europe du capital » et pour affirmer qu’« une autre Europe est possible ». Cet autisme est pour le moins préoccupant au moment où les gouvernements n’ont que la « société civile » à la bouche.
Mais, pour ceux qui considèrent à juste titre que, si la politique doit être à l’écoute de la rue, elle doit être faite par ceux que le suffrage universel a désignés, le bilan de Barcelone est tout aussi choquant, ses traits caricaturaux étant mis en évidence par le contexte particulier d’une période électorale. C’est en effet le lot ordinaire de tout Conseil européen, voire de tout Conseil de l’Union, de prendre des décisions pour lesquelles les gouvernements ne disposent d’aucun mandat particulier des parlementaires et encore moins des électeurs, voire savent pertinemment que, s’ils étaient consultés, ces derniers les rejetteraient. Ce serait évidemment le cas, entre autres, de  
l’allongement de cinq ans de l’âge de la retraite décidé par MM. Chirac et Jospin
(...)
Ces citoyens ne lisent sans doute pas tous Le Figaro Magazine. Ils y trouveraient pourtant la révélation d’un « secret » aussi utile que celui livré par le commissaire Barnier, mais que les gouvernants se gardent bien d’éventer : celui du fonctionnement de la machine à libéraliser qu’est l’UE. Le voici :  
« La concurrence intraeuropéenne exercera une pression telle que nos futurs gouvernements devront renoncer à quelques aberrations qui alimentent d’importantes sorties de capitaux. Citons-en trois : l’impôt de solidarité sur la fortune, l’impôt sur les bénéfices des entreprises et les tranches supérieures de l’impôt sur le revenu. (...) De la libération des prix à la flexibilité accrue du travail, en passant par la fiscalité, c’est à notre engagement européen, et à lui seul, que nous devons autant de réformes successives que nous n’aurions pas su ou pas pu mener par nous-mêmes (7) ».  
(...)